Mon cher petit poulet, excuse-moi mon cher petit chéri, de t’écrire à la machine, mais je n’ai dans tout notre camp ni encrier ni stylo et mon crayon de fort mauvaise qualité fait une écriture des plus difficiles à lire.
Je suis donc au camp de l’Oukaïmeden depuis hier après-midi, après un voyage rempli d’incidents ; départ de Marrakech à 5 h du matin, panne des camions, arrivée d’un premier groupe d’élèves et moi à 4 heures de l’après-midi, en tête de tout le monde bien entendu et certainement un des moins fatigués (modestie dirait Clifford). Les autres groupes se sont échelonnés jusqu’à 11 heures du soir et il a fallu aller à leur rencontre avec une lanterne.
Tu vois donc que l’ascension de l’Oukaïmeden n’est pas une simple promenade. Mais aussi quel plaisir, lorsque venant de Marrakech où il fait si tiède, on se retrouve à cette altitude, avec une fraîcheur agréable ; j’ai même eu froid cette nuit, malgré deux couvertures de laine. Notre installation n’est pas trop mauvaise, mais ne vaut certainement pas celle de notre premier camp du mois de juin. La nourriture n’est de plus pas formidable, le vin est imbuvable parce que transporté dans des tonnelets métalliques, mais je crois que peu à peu tout s’améliorera : ce sera en tout cas mon devoir de “chef” de veiller au perfectionnement de tout cela.
Ce matin, il y a pas mal de gens qui traînent la patte , j’ai moi-même un peu mal aux muscles des cuisses , mais je compte bien que peu à peu et même dès demain nous serons forme pour de nouvelles excursions car mon intention est de faire tous les refuges des environs, en allant de l’un à l’autre sous forme d’exercices militaires. Je crois que dans l’ensemble notre séjour ici se passera bien. Pour moi j’en serai le plus heureux des hommes, car tu sais bien que j’aime beaucoup la montagne, mais je ne puis me faire à l’idée que je ne te reverrai pas de pas mal de jours et cela me contrarie et me peine souvent. Ce serait chic de t’avoir près de moi, dans le refuge du Club Alpin que je n’occupe presque pas avec mes l’ascaris, mais hélas si j’y ai pensé un moment j’ai bien vite abandonné l’idée à cause de ton état de santé qui ne te permettrait pas de faire d’aussi longues trottes. Bientôt, j’irai passer 15 jours à Safi et je te promets de bien te gâter et de me faire pardonner mon lâchage de maintenant, lâchage dont je suis d’ailleurs pas responsable, tu le sais bien.
As-tu reçu ma lettre de Mardi ? Elle n’était pas bien longue mais j’avais le cafard de t’avoir quittée et je voulais venir bavarder un peu avec toi puisque que je partais pour pas mal de jours. Écris-moi souvent toi aussi à l’État-major de Marrakech où je ferai prendre mes lettres et tu ne feras un bien grand plaisir et le soir, dans ma solitude de la montagne, je serai tellement heureux de lire ou de relire les lettres de la petite femme que j’aime tant. Raconte-moi bien tout ce que tu fais, tes peines ou tes joies, car je veux toujours savoir dans le détail tout ce que tu deviens. Repose-toi quand même un peu car tu as encore besoin de prendre des forces, mange bien aussi et dors bien, en faisant de jolis rêves bien entendu.
Je pense que le 27 est l’anniversaire de notre mariage ; j’aurais bien voulu te voir ce jour-là, mais hélas je sens que cela est impossible. Je me sens bien capable de faire quelque chose de peu raisonnable pour aller te voir mais je crains que ce ne soit une trop grande folie. Je penserai bien bien à toi ce soir-là et te demande d’en faire de même de façon que nos pensées se rencontrent un peu : en attendant je t’embrasse bien tendrement à cette occasion et je tâcherai de penser à le petit cadeau de cet anniversaire, anniversaire d’un beau jour, n’est-ce pas petite chérie ?
Samedi soir, j’essaierai de te téléphoner chez Mme De Johannis mais je doute qu’on puisse se comprendre car ce matin j’ai téléphoné à Marrakech et c’était excessivement faible, et si tu n’entends rien c’est que j’aurai oublié notre rendez-vous téléphonique.
J’espère mon cher chéri, que cette lettre te trouvera en meilleure santé que dimanche dernier et que lorsque je reviendrai, cette bonne santé sera revenue définitivement et complètement. N’hésite pas à voir le médecin si tu as autre chose qui ne gaze pas. Et les trois filles comment vont-elles? Soigne-les bien aussi et embrasse les pour leur papa. Embrasse aussi Claudia et les filles pour moi.
Je vais m’arrêter de t’écrire, car si tu n’aimes pas les lettres à la machine, je te ferais remarquer que l’on écrit plus serré ainsi qu’à la main et que je t’ai déjà fait un véritable journal. Je t’écrirai encore lorsque je ferai descendre notre camionnette à Marrakech, c’est-à-dire mardi ou mercredi prochain. Elle descend demain et je compte bien qu’elle me remontera ta lettre de mardi.
Il est midi, j’ai faim et presque froid car le ciel se couvre de nuages : hier soir il a plu un peu à notre arrivée et cette nuit, il en est tombé comme des cordes ; pourvu qu’on ne soit pas enseveli dans la neige d’ici quelques jours…
Mme Videau a-t-elle fini de s’installer ? Dis-lui que j’espère bien qu’elle attendra que je sois à Safi pour pendre la crémaillère. Donne lui le bonjour de ma part ainsi qu’aux de Johannis.
Et maintenant, je te quitte mon petit poulet en t’embrassant bien bien fort comme je t’aime et en te répétant que je suis déjà impatient de te revoir de revivre surtout comme avant toujours ensemble. Quand donc que cela pourra recommencer ? Pense toi aussi bien à ton méchant mari qui t’aime et écris-moi souvent et bien longuement.
Encore une bise de ton montagnard,