Résumé
Georges est à Casablanca chez la famille de Lucien en attendant sa démobilisation. Il s’ennuie, reçoit et relit les lettres de sa femme, évoque leurs souvenirs et promet de changer son caractère. Il prépare un court voyage à Marrakech et espère être libéré de l’armée très bientôt pour rejoindre définitivement Safi et sa famille.
[en marge, à l’envers : Excuse mon écriture de la deuxième page : Monique secoue la table à chaque instant. Pense à m’écrire avec beaucoup de détails sur votre vie. Encore une bise. Georges]
Mon cher petit poulet,
Je meurs d’envie de te téléphoner pour parler un peu avec toi et avoir de vos nouvelles, mais j’ai peur de te faire courir au moment où tu es occupée ou en train de te changer, et je n’en ferai rien. C’est dimanche matin et je suis seul dans la salle à manger d’Elvire, avec Monique à côté de moi qui n’arrête pas de m’appeler : « toton, toton… » et qui me fait bien rire car elle n’a pas sa langue dans sa poche. Elle me fait bien rire et je comprends qu’elle vous ait bien amusées quand Elvire et les gosses sont allés vous voir.
J’ai déjà lu au moins trois fois, dans le calme de ma chambre d’hôtel, tes dernières lettres du mois de mai, en particulier celle du 24. Si tu savais petit chéri comme je les ai aimées tes lettres. Laisse-moi te le dire une fois encore avant de nous retrouver pour toujours cette fois-ci. Dans celle du 24 tu me rappelles « ma bouderie » du lac d’Annecy. Et oui tu as raison, petit poulet chéri, mon mauvais caractère a parfois assombri pour nous deux des journées qui auraient pu être si belles… Mais n’a-t-on pas aussi de bons souvenirs ? Te souviens-tu de notre camping à Chamonix avec la lampe à pétrole qui chauffait la tente, te souviens-tu aussi de notre sortie dans les Alpes de 1938 ?
Maintenant tu n’auras plus besoin de « ne pas me permettre » ma mauvaise humeur, car tu as bien mérité que je sois chic avec toi et tu verras que tu n’auras pas besoin d’insister pour cela. Si cela m’arrive encore, rappelle-moi vite ma promesse et tu verras… Je te veux heureuse maintenant, petit poulet et tu verras que tu le seras. Dans quelques jours je serai de retour à Safi : adieu à tous tes soucis et à toutes tes peines. Il ne me reste plus qu’à souhaiter que le poste où je serai nommé en octobre te convienne comme logement et comme ville, et tout ira bien.
Vendredi soir je ne suis pas allé à Rabat car la voiture militaire qui devait m’amener n’est pas partie, si bien que depuis trois jours je m’ennuie comme une souris derrière une malle entre ma chambre d’hôtel et la maison de Lucien. Avant-hier je suis cependant allé à la piscine où Lucien nous a offert à déjeuner, et hier voir au cinéma du Maarif voir un film assez bien La Citadelle, je crois, mais interrompu au milieu par une panne d’électricité qui, se prolongeant a obligé tout le monde à partir sans voir la fin.
Mais hors ces deux distractions je subis la conversation de Lucien et suis souvent obligé d’aller avec lui au bistrot boire l’apéritif. N’aie crainte cependant, je suis assez grand garçon pour savoir me retenir. Ils sont en tout cas gentils avec moi, l’un et l’autre (surtout elle) et je préfère faire comme si j’étais content chez eux. On y mange bien d’ailleurs, et cela est déjà quelque chose. Ce qui m’ennuie le plus ici, c’est que je ne fais absolument rien en attendant une démobilisation, et cette situation m’empêche d’apprécier quoi que ce soit.
Et voici la dernière, Lucien, tout heureux, a pris hier à Air France deux billets pour aller par avion à Marrakech : 800 francs chacun rien que pour aller, c’est une paille, mais comme c’est lui qui paye nous irons donc ensemble à Marrakech mercredi matin pour rentrer jeudi, et cela me permettra de voir Maurice, Gabanelle, Lévesque et Cie, ce qui me plaît d’ailleurs assez. Voici ce que je compte faire si mon nouveau colonel ne me met pas des bâtons dans les roues. J’ai quand même pris mes renseignements ici à l’état-major et à Rabat par téléphone. La combine est que malgré que cela soit possible, je ne resterai pas un jour de plus dans l’armée dès que je pourrai être démobilisé. Je puis être démobilisé avant le 31 juillet mais rien ne les oblige à le faire tout de suite. Aussi demain je vais demander naïvement et en insistant mon envoi immédiat chez moi. Un jour ou deux de formalités pour cela et si tout va bien, mercredi je serai libre et libéré de l’armée. Mercredi Marrakech, retour ici jeudi, et vendredi midi ou samedi midi je serai à Safi pour ne plus revenir (Inch’ Allah). Si cela n’est pas possible, je viendrai quand même en permission pour une huitaine de jours. Je serai fixé demain soir et je t’enverrai un mot pour te le dire.
J’ai porté ma tenue militaire au tailleur pour la faire transformer en tenue civile (1100 francs, pas cher ! ! !). Je ne la ferai pas teindre encore car il n’y a paraît-il que de la teinture noire et puis je crains que ce soit de la teinture qui déteigne. Pas encore d’aspirateur mais cela viendra bien un jour : je voudrais tant te faire plaisir. Envoie-moi un mot chez Elvire pour me dire ce que tu voudrais ou aurais besoin que je t’apporte et donne-moi un peu de vos nouvelles. J’ai reçu ton petit mot et les lettres de Rabat que j’ai fait porter. Une grande nouvelle : Elvire est enceinte de peu de temps…
Grosses bises à mon petit Poussy que j’ai hâte de revoir, à Jacquie et à Paulette et Lulu aussi, et toi petit chéri, je t’embrasse mille fois bien bien affectueusement et je t’aime bien.
J’ai hâte grand hâte de vous revoir
Georges

