Résumé
Georges raconte sa vie en Allemagne occupée : passage chez le coiffeur et routine quotidienne. Il envoie photos et colis, s’inquiète de sa mutation vers le Maroc et évoque les difficultés du courrier. Il donne aussi des nouvelles familiales et exprime son impatience de rentrer auprès des siens.
Petit poulet chéri.
Je viens du coiffeur. C’est un militaire français de chez nous, coiffeur de métier, qui a réquisitionné la boutique d’un figaro du patelin et qui nous rase gratis. Avant je suis allé prendre mon petit déjeuner à la popote : café au lait, pain blanc américain, beurre, confiture. Tu vois que je me soigne bien et que tes soucis pour moi doivent complètement disparaître.
J’attends maintenant la classe et il me tarde bien de voguer vers l’AFN à la rencontre de mon poulet et de ses poussins. Ce matin le lieutenant Müller, officier de liaison comme moi, est parti pour Paris. Je lui ai confié une lettre pour poster par la voie civile par avion ainsi que deux autres enveloppes contenant au total une vingtaine de photos prises depuis que je suis en Allemagne. Je t’en enverrai d’autres d’ailleurs bientôt car j’en ai pris pas mal depuis que j’ai traversé le Rhin.
J’ai envoyé également deux lettres à deux officiers supérieurs à Paris, et que je connais, pour essayer de hâter mon retour au Maroc car je commence à m’impatienter au sujet de ma demande de mutation. Je lui ai encore donné pour t’envoyer quatre petits colis de biscuits ou friandises, numérotés de 1 à 4. J’espère que le tout arrivera vite à Paris et te parviendra bientôt.
Hier j’ai été stupéfait par la nouvelle que tu m’apprends de la mort du frère de Madame Bénais. Encore un, comme tu dis, que c’est moche la guerre, bon Dieu ! Je vais envoyer un mot pour Madame Bénais et sa belle-sœur car cette nouvelle me peine vraiment. Il est exact que les gars du génie ont pas mal trinqué au cours de cette guerre car il fallait souvent construire des ponts et vite, sous le feu de l’ennemi.
La lettre reçue hier est celle N°25 du 4 mai. Dis donc, à propos de numéros, je te bats moi puisque j’en « suitais » au numéro 34 sans compter les colis et les petits mots non numérotés. Hier je t’ai écrit, je t’écris encore aujourd’hui, il me semble que j’exagère un peu et il faudra me freiner… Mlle et Mme Colomb ont enfin daigné vous parler ! Au fond on s’en f. n’est-ce pas, et je te promets de ne plus t’emmener chez eux.
Quant à mon petit Jean-François, il faudra lui tirer sérieusement les oreilles pour démolir le réveil de sa maman. Ou alors s’il ne veut pas t’obéir, attache-le par les pieds et par les mains au sommier de son lit ! ! ! Il doit être marrant dans sa barboteuse et j’ai hâte aussi de revoir mon petit phénomène. Est-il toujours aussi blond qu’au cours de ma permission ? Et mon Jacquou, dans sa robe neuve, elle doit être belle aussi. Que de toilettes, à mettre bien entendu sur le dos le jour de l’arrivée du papa. Ce jour-là il faudra m’envoyer à la CTM une douzaine de nègres pour porter mes bagages.
Que se passe-t-il encore au Maroc ? J’ai entendu répéter ce matin que la radio annonçait qu’il y avait eu des bagarres en Afrique du Nord ? Raconte-moi cela car je ne suis pour ainsi dire au courant de rien du tout, perdu dans cette bochie où les gens me dégoûtent. Hier soir j’ai fait enfermer pour quelques jours un officier boche qui avait le culot de passer près de moi, en me regardant, et sans me saluer. On en voit tout de même de moins en moins car on les ramasse dans des camps de prisonniers.
Quant à nous, notre retour au pays natal est toujours fixé aux environs du 25 de ce mois-ci et dans la région du pays de Bombardier, région dont je commence d’ailleurs à avoir soupé. Au revoir petit chéri, je m’en vais faire un tour au bureau et partir ensuite voir mon colonel au patelin où je déjeune chaque jour à midi.
Embrasse bien mes gentilles grandes filles Paulette, Lulu et Jacquie pour leur papa ainsi que mon petit bonhomme. Écris-moi quand même souvent tant que je ne sais rien sur mon retour.
Je t’embrasse mille fois bien tendrement.
Georges

