Mon cher petit chéri. J’ai un peu plus de temps qu’hier pour t’écrire, et devine d’où je t’écris ? De Berchtesgaden même où je viens de visiter le fameux repaire d’Hitler. Le pays est magnifique, avec ses cimes enneigées, ses pentes abruptes et ses torrents tumultueux dont l’eau est verte. Les maisons de style savoyard, ou à peu près, rivalisent d’esthétique. C’est vraiment dommage que ce beau pays soit habité par des boches, et pour moi qui aime la montagne, je suis vraiment bien servi.
Je t’envoie d’ailleurs sous une autre enveloppe une ou deux cartes postales de cette région où nous sommes arrivés hier soir après avoir fait des centaines et des centaines de prisonniers. J’ai visité aujourd’hui le repaire de ce fou furieux. Par une route montant en lacets aigus au-dessus de la ville, où les jeeps elles-mêmes peinent et chauffent terriblement, les officiers français et américains ainsi que les soldats se rendent en foule comme à un pèlerinage, et bien sûr j’y suis allé. Les maisons érigées là-haut sont démolies par les bombardements, la forêt elle-même est parsemée d’immenses trous de bombes des forteresses.
Mais Hitler avait tout prévu. Il y a, intacts, des souterrains immenses, avec de beaux salons, des chambres magnifiquement meublées, des salles à manger, des salles pour dentiste, docteur, coiffeur, cinéma, etc. C’est une véritable petite ville souterraine et qui n’a pas souffert. De là les boches sont partis à la hâte hier, n’emportant que l’indispensable. Ainsi les visiteurs s’en donnent-ils à cœur joie pour fouiller partout et emporter des souvenirs d’Hitler.
Un de nos soldats a trouvé la clé en or de la porte d’entrée, et tous de beaux souvenirs. J’ai moi-même ramené une cantine d’officier qui me rendra bien service, une statuette en porcelaine, un livre magnifique portant pour titre : 1914-1918 avec les signatures authentiques de grandes gens comme Hindenburg, des ministres d’Hitler, etc., une photo sous cadre de ce monsieur et un pot à bière. Bien entendu je t’apporterai tout cela à Safi, et si cela continue il faudra que je réquisitionne un gros camion cinq tonnes ou un wagon de marchandises.
J’ai réquisitionné également pour mes déplacements sur bonne route une 11 CV Citroën qui je l’espère ne me sera pas fauchée comme celle que j’avais à mon départ en permission et dont je t’avais raconté l’histoire. Je ne sais pas si je t’ai dit que j’avais récupéré aussi un joli et mignon poste de TSF Philips, pas plus grand que le tien, et qui me permet d’écouter les nouvelles.
Nous attendons d’un moment à l’autre la capitulation de l’armée allemande mais en attendant la bagarre continue, et dans un pays qui n’est guère facile pour les opérations auxquelles nous sommes habitués. Heureusement que tout sent la défaite des boches. Les prisonniers affluent d’heure en heure. Sur les routes, ils se promènent seuls ou en groupes, par centaines souvent, avec un drapeau blanc pour demander où ils doivent se diriger pour se constituer prisonniers. Souvent on ne peut leur répondre et l’on passe sans s’occuper d’eux. Le plus marrant c’est qu’ils sont dociles, paraissent las et épuisés : où est leur morgue d’il y a un an ?
Quand cette lettre te parviendra, la guerre sera certainement terminée et ce ne sera pas trop tôt. Cela paraît si invraisemblable que je n’ose pas y croire. En attendant nous dévorons à des allures records de nombreux kilomètres et je commence à avoir pas mal de sommeil en retard. Je me rattraperai quand je te retrouverai ? ! ?
Assez parlé de moi qui suis d’ailleurs toujours aussi sale et aussi fatigué. Ce matin grosse surprise, j’ai reçu trois lettres de Safi et ton télégramme me demandant des nouvelles. Je vais t’envoyer un télégramme ce soir pour te tranquilliser. Ta dernière lettre est celle N°20 du 25 avril.
Merci des cigarettes que tu m’as envoyées et remercie aussi madame Ruelle. Une fois de plus j’ai eu tort de te demander de me les envoyer car j’en ai maintenant depuis qu’on est réuni à la 7e armée. Elles ne seront tout de même pas perdues et tu es une brave petite fille. D’accord pour expédier ton paquet à Privas si tu me l’envoies et quand je le recevrai.
Mon fils a déjà quatre dents, félicitations, et fais-lui une grosse bise pour son papa. Je suis heureux de savoir qu’il se fait bien costaud et de plus en plus coquin. Tu dois être belle avec tes souliers jojo à talons hauts… Oui petit poulet je vais m’occuper de ton abonnement à Modes et Travaux, et s’ils ne veulent pas marcher comme c’est de l’histoire ancienne je t’y abonnerai à nouveau.
Tant mieux que les Bénais soient nommés à Casa mais je ne crois pas encore aux fiançailles officielles d’Yves. L’histoire Cayel, que tu me racontes, est triste et amusante à la fois : grand spectacle comme tu dis. Merci à tous et à ma Lulu pour les vœux de la St Georges. La lettre de Lulu m’a fait un bien grand plaisir. Je la félicite d’avoir eu le meilleur témoignage de sa classe et j’espère que ce sera souvent ainsi. Elle me fait rire quand elle me dit que Poussy a quatre dents et qu’il mord…
Je voudrais bien lui envoyer une montre mais article introuvable pour le moment. Je lui envoie donc 500 francs et si je trouve une montre, je la lui enverrai quand même puisqu’elle est bien gentille. Je suis content que mes colis arrivent peu à peu. Quant aux lettres ne te fais pas trop de souci car je t’écris souvent quand même et le vaguemestre ne peut pas tous les jours s’occuper de son courrier et cela se comprend en ce moment.
Pour madame Ruelle je lui donnerai un des souvenirs pris dans le repaire d’Hitler mais ne lui dis pas encore quoi car tu choisiras la première. Oui remercie Marguerite pour les combinaisons car elle a été très chic en me les donnant.
Voilà aujourd’hui une bien longue lettre, j’espère quand même qu’elle t’arrivera bientôt. Maintenant je vais aller rendre visite à mon colonel. C’est fait on y est : la guerre est finie 18 h ce jour. Je l’apprends à l’instant et je te quitte vite pour aller l’annoncer au Général.
Mille bises.
Georges