Résumé
Au repos en Lorraine, il souffre du froid et de la grippe mais garde espoir en la victoire proche. Entre cérémonie du 11 novembre, lectures et organisation de ses affaires, il pense aux siens, envoie colis et brûle ses lettres par prudence.
Mon petit poulet,
Bonjour, c’est encore moi ! Au moins la période de repos a du bon puisqu’elle me permet de venir bavarder souvent avec ma petite femme. Depuis hier, rien de bien nouveau cependant. La pluie et la neige ont cessé, mais il gèle et, pour comble de malheur, je suis enrhumé et grippé. Je me suis bourré de cachets d’Aspro, je me suis fait apporter à manger dans ma chambre et je vais bientôt me coucher avec un grog chaud, car il me reste un fond de bouteille de cognac et j’ai une mignonne petite bouilloire électrique qui me rend bien service.
Demain matin je serai guéri et à 9 heures j’assisterai à la messe avec mon colonel et le maire, et après on ira au cimetière du village où, tu t’en doutes bien, nous y avons des morts, hélas ! Demain donc 11 novembre, anniversaire de l’armistice de 18, ah comme j’attends, et comme toi, nous attendons le prochain armistice ! Quel réconfort puise-t-on cependant dans le fait que, chose à peine croyable, on se trouve en ce moment en Lorraine alors qu’en juin dernier une simple tête de pont, bien petite, était lancée en Normandie. Qui va douter maintenant de la victoire ? Il faudra encore quelque temps, bien sûr, et malheureusement l’hiver sera dur par ici, mais la fin viendra bientôt et aux prochaines grandes vacances on se rattrapera, pas vrai ?
En attendant, et à cause du froid et du fait que j’étais mal fichu, je ne suis pas allé à Lunéville comme j’en avais l’intention et il me faudra remettre cette sortie à lundi, si on est encore ici, ce qui est probable. J’en ai profité pour faire marcher la radio tout le soir et je recommande à Lulu et à Paulette la leçon d’anglais quotidienne donnée par la radio française cinq minutes avant le bulletin d’information de dix-neuf heures (heure d’ici) et qui est bien amusante et pas difficile, puisque chaque soir on apprend seulement cinq mots et une petite phrase.
J’ai commencé aussi à mettre un peu d’ordre dans mes affaires, car on emporte toujours trop de choses avec soi. J’ai déjà laissé une cantine au Capitaine Lebec à La Guerche en Bretagne, une autre au lieutenant Ivanski 17 rue Duret, Paris XVIe, un ballot chez ta maman à Privas, un peu dans toute la France comme tu le vois. Je vais encore, quand on partira d’ici, faire une caisse avec mon poste radio, ma bouilloire, ma tenue faite en Angleterre et tout un tas de choses dont on n’a pas besoin au combat et qui me suivra à quelque vingt ou trente kilomètres de moi, auprès de mes secrétaires. Dans la guerre moderne en effet seuls les combattants sont au front (et j’en suis !), alors que les bureaux suivent assez en arrière pour éviter toute désagréable surprise.
Mais as-tu reçu maintenant mes colis, quatre en tout envoyés de T… ? Il me tarde terriblement de le savoir et si tout vous a fait plaisir. Je vais écrire à Mme Ivanski à Paris pour vous acheter vos étrennes, car je ne sais pas si je pourrai y aller maintenant que la belle vie est finie. Son mari, qui est militaire à Saint-Germain où j’étais avant, pourra certainement vous l’envoyer. Demain je lui écrirai dans ce sens, car je ne veux pas vous oublier.
Aujourd’hui j’ai lu quelques numéros de La Vigie et du Petit Marocain d’octobre que reçoit ici un adjudant, et cela m’a fait plaisir de me retremper dans les nouvelles du Maroc, qui a l’air toujours autant tranquille. Les propriétaires de la maison où j’ai ma chambre m’ont prêté trois bouquins : « Napoléon amoureux », « Madame Récamier » et un roman d’aventures. Je m’ennuierai moins le soir, car il fait nuit ici à 5 h ½. Et toi, est-ce que tu lis toujours un peu comme tu le faisais avant ? Tu n’en as certainement pas beaucoup le temps avec ton petit oiseau.
Qu’est-ce qu’il raconte, le petit monstre, maintenant ? Est-ce qu’il n’a pas froid et est-ce qu’il grossit de nouveau comme il se doit ? Et mon Jacquou, je pense qu’elle reste la gâtée de sa maman et qu’elle est bien gentille avec son petit frère.
Je m’arrête de t’écrire et je vais préparer mon grog et me coucher. Bonsoir, petit chéri, une grosse caresse à tous du papa et, pour toi la meilleure de toutes.
J’ai sorti ce soir toutes les lettres et quoiqu’avec peine, je les ai brûlées car le tas était un peu grand. J’ai bien hésité et il ne faut pas m’en vouloir car on ne sait jamais. Elles sont quand même dans ma tête et ta photo ou plutôt vos photos ne me quittent pas. Bonjour petit poulet, je vais disparaître sous mon gros édredon rouge dans mon grand lit qui grince. Encore une bise.

