Résumé
Au repos, il décrit une vie plus confortable mais froide, entre repas, camaraderie et ennui. Il évoque demandes de colis, difficultés matérielles et espoir de permission, tout en exprimant son attachement à sa famille.
Mon cher petit chéri,
Je suis dans ma chambre auprès du poêle et je viens bavarder encore un peu avec toi. À déjeuner nous avons mangé du pâté américain, du chou et un ragoût de bœuf, du fromage genre camembert et des pêches au sirop. Pour la première fois depuis longtemps on a bu du vin. Tu vois qu’on se soigne bien quand on est au repos et de ce côté il n’y a rien à dire. Je commence à connaître mes soldats, qui sont tous sympathiques ; ce qui est très ennuyeux, c’est de se réhabituer à d’autres figures, et cela assez souvent. Mais « c’est la guerre », comme dit Clifford, et mektoub.
Aujourd’hui il ne pleut pas trop, mais il tombe déjà de la neige mouillée et il fait un froid de canard. Et dire qu’on n’est que dans la première quinzaine de novembre ! On nous a tout de même distribué des peaux de lapin en forme de veste et cela tient assez chaud, tant pis pour l’élégance. Ce qui est embêtant, ce sont les pieds et les oreilles, qu’on a peine à réchauffer surtout quand on est en jeep. Enfin on s’y habituera peu à peu.
Cet après-midi je vais prendre un bain dans ma chambre, mais un bain spécial car il n’y a pas une seule baignoire dans tout le village : un baquet plein d’eau chaude dans lequel je ferai trempette comme Jean-François, mais c’est un instrument un peu petit pour moi. Il faut se débrouiller quand même car j’en ai fort grand besoin. Ce soir je suis invité à dîner par un groupe de soldats qui sont logés à l’autre extrémité du village. L’autre soir je suis allé au cinéma des soldats, dans une grange, voir jouer « La Libération de Paris » et « Narcisse ». Le reste du temps je travaille ou je m’ennuie, car j’ai moins de travail ici qu’avant. Ainsi passent nos journées « au repos », qui finiront sans doute un de ces jours, au moment où on s’y attendra le moins.
Hier soir, j’ai relu ta lettre de fin octobre et celle de ma Lulu. Je me suis bien amusé lorsque Lulu me donne les notes obtenues par Jean-François : 10 sur 10 en tétée c’est bien, mais 3 sur 10 en pleurs ce n’est pas très beau. Il est vrai que la maîtresse est peut-être un peu sévère. J’ai appris que l’on pouvait nous envoyer des paquets du Maroc. Je vais donc te demander de m’en faire un petit qui me fera plaisir. Figure-toi que depuis quelques jours nous ne recevons plus que dix cigarettes par jour, ce qui pour nous est nettement insuffisant. Veux-tu regarder dans la bibliothèque ou à la cave si je n’ai pas laissé quelques paquets de Kébir et, si oui, m’en envoyer en les emballant bien. Ajoute à cela mon cache-nez si tu le retrouves, et le tout me fera bien plaisir. Moi de mon côté je vais essayer de vous faire ces jours-ci un autre colis, si je peux toutefois aller dans une ville voisine acheter quelques-unes des bricoles que tu m’as déjà demandées : enveloppes, crème, peigne, etc. Si ce n’est pas possible pour les cigarettes, tant pis, je m’en passerai, mais tu sais bien ou tu imagines bien la nécessité pour nous de fumer, excellent remède contre le froid et quelquefois contre la crainte au moment où ça cogne dur.
Je pense bien souvent moi aussi aux prochaines fêtes de Noël. Mais les permissions qui vont commencer n’intéressent pour le moment que ceux qui sont partis de France en 1940 pour rejoindre les FFL, et c’est justice. Ensuite ce sera ceux qui étaient aux colonies séparés de leurs femmes et de leurs enfants, et enfin ceux qui sont dans mon cas. Mon moment n’est donc pas encore arrivé. Qui sait, peut-être d’ici là on pourra aller au Maroc, et tu sais bien que c’est là que je voudrais aller, le reste ne m’intéressant qu’à moitié. On a encore le temps d’y penser, mais je ne voudrais pas perdre pour moi la possibilité d’aller te voir un jour. Enfin Inch’ Allah !
Comment vas-tu maintenant, petit poulet ? J’ai peur que vous ayez froid cet hiver si vous n’avez pas assez de bois. Est-ce que l’on est toujours aussi sévère pour l’électricité ? Pendant que je t’écris, les avions en grand nombre tournoient très haut dans le ciel, mais ce sont des Américains et cela fait plaisir de les voir. Les boches ne se montrent pas souvent et on aime autant cela. Je vais m’arrêter pour aller au boulot car il est près de trois heures et on finirait par croire que le capitaine a disparu. À tout à l’heure, petit poulet.
21 heures. Je reviens de manger chez mon aspirant et son groupe des soldats : lapin, frites, fromage et café, et je vais terminer ma lettre avant de me coucher. Nuit noire dehors, au loin le bruit du canon, mais très lointain et sans danger ; il ne pleut ni ne neige, mais il fait un de ces petits froids… Pendant que je prenais mon bain après-midi, Lamy est venu me voir. À poil, je l’ai reçu quand même et on a bu un petit verre de ma dernière bouteille de cognac. Lui aussi a été muté après mon départ ; il est aux spahis et regrette bien son ancien capitaine. Ce qui d’ailleurs me fait plaisir, puisque si je ne suis pas toujours bien vu de mes chefs à cause de mon mauvais caractère (tu le connais, toi), au moins tous ceux qui sont sous mes ordres m’aiment bien et voudraient tous me suivre là où je suis.
Demain après-midi, Lamy et moi on ira peut-être, s’il fait beau, au pays de Mr Bombardier (N…y) et j’en profiterai pour préparer mon prochain paquet, mais pour cela il me faut l’autorisation de mon colonel, le colonel Diot et ce n’est pas toujours facile de l’obtenir. C’est ça qui est triste dans la vie militaire, lorsqu’on veut se déplacer, il faut toujours une permission…
Au revoir petit poulet, fais un million de caresses à Jean-François pour son papa, 500000 à Jacquie, 250000 à Lulu, 249999 à Paulette, et une grosse pour toi ; cela fait en tout 2000000 et je suis épuisé. J’ai sommeil et dans dix minutes je roupille, mais je vais relire encore une fois dans mon lit ta lettre de fin octobre et celle de Lulu dont je t’ai déjà parlé. Encore une grosse bise.
Ge

