Vosges – 3 novembre 1944

Période :

Résumé

Installé dans une ville détruite, il décrit une vie rude en cave, entre froid, solitude et tirs. Malgré tout, il reste confiant, pense à sa famille, envoie de l’argent et attend leurs lettres avec impatience.

Mon cher petit chéri, Tu as dû recevoir mon mot écrit à la hâte hier soir, de cette ville à moitié détruite où nous sommes arrivés le 1er novembre et où cela a pas mal bardé. Depuis, je suis installé dans une cave sur mon lit de camp, mais j’ai fait installer un gros poêle qui ronfle bien et me tient chaud. Mais c’est dur, le matin, de sortir du plum, et on apprécie le jus bien chaud que m’apporte mon éternel Charlot, toujours aussi flegmatique que jamais. J’ai maintenant bien l’allure d’un guerrier, armé jusqu’aux dents, avec ma jeep (elle porte le nom de « Nancy »), armée de mitrailleuses, et mes troufions de l’armée du Tchad. Je vais essayer de faire venir avec moi Henri et Guy Durif et je crois que cela sera possible. 

Il fait toujours un froid de canard et je n’arrive que difficilement à me réchauffer ; encore quelques jours d’acclimatation et je crois que je serai prêt à affronter le pôle Nord. Mon nouveau travail assez difficile à t’expliquer sans gêner la censure, comprend une part active avec des voitures blindées pour la défense d’un P.C. important (P.C. veut dire poste de commandement), et une partie moins intéressante d’administration. J’ai bien des officiers sous mes ordres, mais ils ne sont en fait jamais avec moi, et j’en suis réduit à manger seul dans une cave et à penser encore plus à toi si cela m’est possible, et cela malgré le bruit du canon qui n’arrête pour ainsi dire pas et dont on se passerait fort bien. Enfin, il est certain que tout sera bientôt fini et j’ai hâte de me retrouver au calme avec mes grandes filles, mon petit Jean-François et toi, mon petit chéri, qu’il me tarde tant de revoir. 

Je viens d’apprendre que mes colis allaient peu à peu être envoyés, mais toujours sans aucune garantie. J’espère qu’ils te parviendront tout de même tous les trois en bon état et tu n’oublieras pas de me l’écrire. Aujourd’hui, je t’ai fait expédier 3000 francs dont je peux me passer ici. Tu me diras aussi si tu les as reçus. Tu vois que je ne t’oublie pas, et comment le pourrai-je quand je pense à toute ta gentillesse pour ton méchant mari, à tes lettres si gentilles et si nombreuses, et à tous les soucis que tu as avec tes quatre enfants et ton Georges ici. Espérons une fois de plus que tout sera bientôt fini. Ce soir, c’est de ma cave que je t’écris, avec une lampe électrique comme éclairage, et je suis bien loin des garnisons précédentes, des hôtels confortables et des bons repas. Ce soir, j’ai eu à manger dans ma gamelle des pommes de terre cuites à l’huile, genre pommes de terre Blanchard, mais bien grasses et bien écrasées, un morceau de singe et de la confiture, et comme boisson de l’eau. Il est maintenant huit heures et je tombe de sommeil, je ne tarderai pas à me coucher. Mes soldats chantent dans la cave à côté : ce sont des gars terriblement gonflés et il fait bon être avec eux. Je ne les connais malheureusement pas assez et je manque surtout de camarades avec moi. Peu à peu, je me ferai cependant à ma nouvelle vie. 

Je n’ai pas revu Clifford depuis mon passage chez lui, il est toujours pas mal en arrière, mais en met un coup pour refaire tous les ponts démolis à droite ou à gauche. J’ai envoyé ces jours-ci un mot à mon père, mais je n’ai pas écrit à ta maman. Excuse-moi auprès d’elle, car je n’ai eu ni le temps ni l’envie de bien écrire, sauf à toi, ma petite femme, qui ne me quitte guère dans mes pensées. Je t’écrirai encore après-demain, dimanche, et je te demande encore de m’écrire bien souvent. Tes lettres ont un peu de retard à cause de mon changement, mais j’espère en recevoir un gros paquet bientôt. 

As-tu reçu ta provision de bois pour l’hiver ? J’espère que la bonne femme ne t’oubliera pas et que tu en profiteras pour en faire venir beaucoup, car je te connais frileuse quand je ne suis pas là, et maintenant que M. Jean-François est là, il faut doublement faire attention. Embrasse-le bien pour son papa, ton petit gâté, et dis-lui qu’il me tarde bien de le revoir bientôt. Fais aussi de grosses caresses à mon Jacquou et à ses grandes sœurs. Je m’arrête de t’écrire, car je ne suis pas encore bien habitué aux tirs d’artillerie et mon cœur fait un peu toc-toc pour mon baptême du feu, surtout quand il fait nuit et que je suis seul. Je vais me coucher et dormir quand même. Bonsoir petite chérie, je t’aime trop pour ne pas languir de te revoir et je t’embrasse mille fois bien bien affectueusement. Ton méchant petit mari.
Ge