Hull – Mardi 27 juin à 22 h 30

Période :

Résumé

Toujours sous la tente, il décrit sa vie rude mais organisée, entre travail, manœuvres et pluie. Il envoie de l’argent, plaisante et pense à sa famille, dont il attend la naissance. Fatigué mais confiant, il espère un départ proche vers la France.

Mon cher petit chéri. Comment vas-tu depuis hier ? Es-tu contente toujours de recevoir souvent de mes nouvelles, mais attention de ne pas trop t’y habituer car il y aura forcément des moments où je te laisserai deux ou trois jours sans t’écrire et d’autres où le courrier de notre division ne partira pas d’une façon très régulière. En attendant j’en profite le plus possible et tu vois bien que je ne t’oublie pas. Demain par exemple je n’en dirai pas autant car je vais avec ma compagnie faire une manœuvre de nuit qui durera de 10 h du soir à 5 h du matin. Aujourd’hui encore grande journée de boulot et de pluie. Après souper nous avons fait un bridge à cinq avec le commandant et trois de nos officiers et… j’ai perdu 75F à un « half penny » le point. Comme il nous arrivera d’y jouer souvent, nous allons faire ensemble une cagnotte qu’on boira lorsqu’on sera en France, bientôt certainement car nous nous préparons consciencieusement et hâtivement. Le soir en effet on ne peut guère sortir d’abord parce qu’on ne sait que devenir dans l’unique rue de notre village bien moins sympathique que le précédent et parce que aussi nous sommes tout le jour en tenue de travail : guêtres, combinaison, et que, n’ayant pas le droit de sortir ainsi, nous n’avons guère de courage à se changer pour faire les cent pas sur la route nationale. En ce moment je t’écris bien sûr de ma guitoune, les pieds dans mes pantoufles chaudes ayant sous mes mains un certain sous-main vert dans lequel se trouvent tes lettres, à droite et à gauche des tas de bouquins et de cartes militaires comme un grand chef d’État-Major, puis ta photo et celle de mes filles dans un petit cadre acheté par ici, la tente fermée malgré le jour mais parce qu’il pleut et fait froid, allumée et chauffée à la fois par une grosse lampe à gaz de pétrole prêtée par l’armée anglaise. Tu vois que j’ai fini pour m’installer dans ma guitoune. Quant à mon lit, malgré l’absence de matelas remplacé par deux couvertures, j’y dors merveilleusement bien entre les draps que je t’ai volés à Safi que tu ne reverras peut-être jamais mais qui me permettent de dormir autrement mieux que dans de simples couvertures. Je compte aller toucher ma solde demain ou après-demain et je t’enverrai aussitôt un mandat de 4000 francs pour rattraper un peu les charges de famille que tu dois rembourser à la DIP et en juillet je t’enverrai ce que je pourrai encore en plus de la délégation que tu auras à partir de ce moment-là et qui sera de 5 200 francs car ma première m’a été refusée comme étant trop forte. Tant pis pour toi, la différence me servira à entretenir mes petites « misses » et non pas « miss » comme tu écris au pluriel ! ? Surtout pas de souci de ce côté, ton méchant Georges te reviendra intact, fauché quand même mais tellement heureux de vous retrouver toutes plus le petit Jean-François dont j’attends toujours la nouvelle de la naissance avec tant d’impatience. Dans tes lettres reçues hier — rien aujourd’hui — tu me parles du ravitaillement de Safi, j’espère que tu te débrouilles quand même et que les de Johannis te rendent bien service à ce sujet. Je regrette souvent de ne pouvoir t’envoyer un peu de ce que je mange ou de ce que je vois dans ce pays où les confitures, le beurre, etc… sont à profusion. Le courage du sieur Pillot assommé par Mme Dumont me fait bien rire. Quant à Pandelé, c’est très gentil à lui de ne pas être venu te donner de mes nouvelles alors que je le lui avais demandé. Enfin peu importe, ce n’est pas avec de telles gens qu’on gagnera la guerre. D’accord, j’accepte à l’avance toutes les misères que tu promets de me faire à mon retour… mais attention, il ne pourrait bien que je revienne comme un vrai guerrier et après les bombardements, les coups de fusil, les mines, etc… et je me demande si je pourrais vraiment être bien effrayé des misères que tu te proposes de me faire. Oh puis je préfère te demander l’armistice avant de venir et si tu ne me l’accordes pas, je reste dans ce superbe pays que je trouvais si beau à l’arrivée et où il fait si « bon » à la fin juin, qu’est-ce que cela doit être en hiver. Pendant ce temps, je pense que mes grandes filles fréquentent assidûment le Club Nautique ou la plage. J’espère aussi que mon Jacquou va apprendre à nager cette année mais pas encore pour Jean François car c’est vraiment un peu trop tôt, n’est-ce pas petite Jackie ? Attention quand même de ne pas oublier que je veux des filles bien savantes qui réussissent plus tard à leurs examens et qu’il faut pour cela travailler un peu, souvent, pendant les grandes vacances. Je m’arrête maintenant car j’ai sommeil et mon lit de camp est trop près de moi pour se faire oublier, d’autant plus que couché chaque jour à 11 h ½ ou minuit, je suis toujours debout à 7 h et il n’est nullement question de sieste. T’ai-je dit qu’ici notre heure était en avance d’une heure sur la tienne ? Une grosse bise à toute la petite nichée sans oublier le petit moineau dernier né et mille bien grosses caresses à la mère poule.