Résumé
Ravi de recevoir plusieurs lettres, il exprime son amour et encourage sa femme à se confier. Très occupé en Angleterre, il décrit son travail, affirme son devoir et garde le moral malgré l’éloignement. Il attend la naissance, espère bientôt rentrer et retrouver sa famille.
Ma petite femme chérie. Pense à ma joie aujourd’hui : j’ai reçu deux lettres de toi, plus une de Mme Bénais. Les tiennes sont des 30 et 31 mai, N°37 et 38. Celle de Mme Bénais du 30 mai.
Il me manque bien le N°36 mais je ne tarderai pas à l’avoir sans doute et en attendant je suis bien bien heureux de te lire et dans un moment, je vais encore dans mon lit relire tes si gentilles lettres. La lettre du 30 mai, mon chéri, m’a fait un plaisir fou. Tu as su m’ouvrir gentiment ton cœur et tu ne saurais croire le réconfort que cela m’apporte. Oui mon petit poulet je suis heureux de savoir combien tu m’aimes, je suis heureux que tu me dises tes peines, que je devine va, et que je connais bien puisque j’ai la prétention de bien te connaître.
Gaies ou pas gaies, j’aime toutes tes lettres et surtout j’aime ta façon habituelle de m’écrire : bien franche, bien droite et bien confiante comme si nos pensées ne faisaient qu’un. Et pourquoi pas en effet nous nous connaissons et nous nous aimons depuis si longtemps ? Je sais va que tu languis terriblement sans moi et quand tu ne me le dis pas, je sais lire entre les lignes de tes lettres. Il te manque auprès de toi, puisque je ne suis pas là, une bonne amie avec qui tu puisses te comprendre. Je sais que tu as Mme Videau et Mme de Johannis, mais l’une n’a pas ton caractère et l’autre est quelquefois pénible à supporter. Qu’importe petit chéri, sois quand même heureuse de les avoir et je suis sûr que tes filles, même quand elles ne sont pas toujours gentilles, ce qui doit arriver rarement, apportent un peu de joie dans ta maison où je suis quand même toujours un peu présent n’est-ce pas ? Quand tu es contente, quand tu as le cafard, écris-moi vite et continue à te confier à moi, cela te fera du bien et je te comprendrai toujours.
Pour les retards de mes lettres je n’y suis absolument pour rien et tu vois que moi aussi je fais mon possible pour te donner bien souvent de mes nouvelles. Je n’ai quelquefois pas toujours le temps de t’écrire longuement car j’ai beaucoup beaucoup d’occupation depuis que je suis en Angleterre. Après ta lettre par exemple, et avant de me coucher, je dois signer 275 cartes d’identité pour les distribuer demain matin à 8 h moins le quart, à une demi-seconde par carte cela représente 1 à 2 h de travail. Et ceci n’est qu’un petit exemple. Au point de vue militaire je fais des choses que je n’ai jamais eu l’occasion de faire souvent : organisation de tirs ou manœuvres au canon, à la mitrailleuse, avec autos blindées, etc et parfois je t’assure qu’on a l’impression que les journées passent vite. Si encore on avait du beau temps, mais dans ce sacré pays, il pleut deux jours sur trois et on s’enrhume à tous moments : dire qu’on est en été et qu’il y a un an je crevais de chaud à Marrakech. Qu’importe, ce n’est pas ici que je viendrai prendre ma retraite et cela ne m’étonne plus que tout soit si vert !
En tout cas ne regrette plus du tout de m’avoir encouragé à partir de Marrakech ou de Safi. D’abord tu n’as fait que préciser ma pensée et ensuite ne vaut-il pas mieux être fier de faire son devoir, malgré les peines que cela nous occasionne que de rester tranquille pendant que tant de Français souffrent en France, que les prisonniers commencent leur 5e année de captivité, que tant d’autres prêchent du patriotisme en restant dans leurs pantoufles ou en palabrant en réunions plus ou moins publiques ! Non chérie tu m’as aidé à suivre mon devoir : j’en suis fier, je t’en suis reconnaissant et il faut que toi aussi tu sois comme moi. J’ai des périodes de cafard bien noir moi aussi, mais aussitôt je pense à toi, je sais que je dois être fier de toi et cela me passe vite.
Et puis à ces moments je concentre ma pensée et je revis tant de souvenirs passés en commun : un voyage, une arrivée à la maison, etc. Je n’ai plus alors l’impression d’être si loin de toi et je finis par être heureux en chassant ma peine. Je sais aussi que bientôt je reviendrai chauffer ta place mais pour cela il me faut attendre que l’été passé car en été madame n’aime pas ça… Enfin une lettre de toi me ragaillardit et au fond tout va bien dans l’ensemble même la vie sous la tente à laquelle je suis réhabitué. Après la guerre j’installerai une guitoune dans le jardin, à l’ombre du pêcher et j’y passerai ma vie. Lulu me jouera du clairon pour me réveiller, Paulette sera un caporal ou un sergent que je pourrai enguirlander de temps en temps, Jacquie sera mon ordonnance et toi mon chef de Bataillon. Pour compléter le tout, nous nous nourrirons qu’avec des conserves, jusqu’aux omelettes faites avec du lait en poudre, et nous boirons constamment des jus de fruits et un peu de bière à 20 francs le litre. Bien entendu on changera la Citroën contre une jeep, le chapeau mou par un képi et le petit frère montera la garde devant la porte du jardin. Ce sera rigolo hein Lulu ? ? Tu me demandes si je reçois bien toutes tes lettres, oui petit chéri, et pas une de censurée. Par ailleurs je t’ai répondu en son temps au sujet de la mort de ma pauvre mère et de la lettre si affectueuse que tu m’avais envoyée à cette occasion : je préfère ne pas revenir sur un sujet si pénible.
Envoie une carte croix rouge à mon père puisqu’il est resté à Vals et fais-lui comprendre que je suis parti : comme cela il ne sera pas trop surpris le jour où, d’un coup de jeep, je pourrai aller lui dire bonjour. Car tout va bien et notre départ approche, puisque je partirai d’ici dans les derniers comme à Oran et je compte bien qu’on défilera bientôt sous l’Arc de Triomphe.
J’attends toujours la nouvelle de la naissance avec impatience et te télégraphierai dès que je le saurai. Je t’ai télégraphié hier pour te donner une nouvelle adresse. Au revoir petite chérie, je t’ai écrit longuement ce soir et j’espère que tu en seras heureuse.
Fais une grosse bise à toutes les filles bien sages et n’oublie pas Jean-François. Bientôt je vous enverrai un autre petit paquet et un mandat pour toi à la fin du mois comme charges de famille. Passe une bonne nuit et ne rêve pas trop à ton méchant mari qui, comme toi pour moi, te déteste profondément et pourtant t’aime tant une grosse bise de ton …
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