Mon cher petit chéri. Je viens de déjeuner à l’auberge de Témara et sur ce papier bien petit je vais te raconter un peu ce que je deviens. Hier après-midi lundi j’ai vu mon colonel de la Coloniale qui a été charmant avec moi me reprochant presque de ne pas être resté un jour de plus à Safi. Le soir Lucien nous a payé à dîner à la Comédie où on a bien mangé car il est un peu le patron de cette boîte qui lui rapporte à peu près et net pour lui seul 1000 francs par jour.
Le mari d’Yvette n’est pas venu et elle seule était avec nous. Elle est toujours aussi marrante et couche avec ses gosses dans la chambre de chez Lucien (dans mon immeuble). Vers 9 h ½ je suis allé coucher à la caserne Hend où nous étions 20 dans une chambre. J’ai assez mal dormi de peur de m’oublier ce matin et j’ai tout de même pris le car à 8 à Casa, avec tous mes bagages qui m’encombraient un peu.
En arrivant ici à 10 h, je suis allé à L’État-Major qui se trouve sur la plage ou presque de Témara. J’ai poiroté plus d’une heure pour être reçu par le chef du 1er Bureau celui qui s’occupe des mutations d’officiers.
Enfin, il m’a vu vers 11 h ½ et m’a dit qu’il m’avait affecté au service du matériel pour y faire de la comptabilité mais comme il est hésitant encore à mon sujet, il m’a dit de revenir après-midi à 4 heures pour me présenter au Colonel chef d’État Major et peut-être au Général. Il doit me donner sans doute une autre affectation, et parlait de me faire désigner pour seconder un capitaine commandant une Compagnie.
C’est dire que mon mouvement n’est pas encore fixé et que je ne puis te donner aujourd’hui mon adresse. Écris-moi quand même pour me donner longuement de vos nouvelles et attends mon adresse pour mettre ta lettre sous enveloppe.
Ce qu’il y a de certain c’est que tout ici est réparti en plein bled et que je coucherai à partir de ce soir sous la tente. Moi qui aimais tant le camping ! Je t’écrirai d’ailleurs plus longuement demain. Je me suis fait presque engueulé parce que je n’ai pas de spécialités militaires et j’ai l’impression qu’on ne sait pas trop que faire de moi.
En attendant, et malgré tous mes bains, je me sens sale car je ne me suis pas débarbouillé ce matin et il me tarde d’être installé pour faire un peu de toilette et aussi savoir ce que je deviens.
Tout est ici quand même sympathique et les véhicules à Croix de Lorraine sont terriblement nombreux. Les soldats sont jeunes pour la plupart mais quelques vieux birbes se montrent parfois, même de grands barbus et je crois que le milieu me plaira.
Comment vont ton rhume et ton moral ? Soigne-toi bien et donne-moi vite de tes nouvelles. As-tu pensé au vermifuge de Jacquou, à la piqûre des filles et au rhume de Paulette. Soigne bien aussi ton petit monde car tu as maintenant pour toi toute seule de bien grosses responsabilités.
Au revoir petit chéri. Bon courage. Demain, je t’écrirai plus posément, je l’espère.
Une grosse caresse aux filles de leur papa et pour toi les plus gentilles et bien affectueuses.
Ton petit mari



