Temara – 23 février

Période :

Résumé

Le 23 février, il a passé une nuit éprouvante, à la belle étoile sur un plateau de pick-up, mais sous la pluie et le vent. Il n’est pas encore installé, mais est ravi de ses fonctions et de l’ambiance.

Mon cher petit chéri. Voici donc ma première vraie lettre. Je t’écris du bureau du capitaine ou nous sommes cinq à nous partager les quatre chaises qu’il y a. C’est un camion américain aménagé en bureau avec tables, armoires, tiroirs dans tous les coins. Ce n’est pas mal mais nous sommes bien nombreux dedans et on manque plutôt d’aise dans cet engin. J’ai donc passé ma première nuit à la 2e DB mais je n’ai pas couché sous la tente. On m’a installé un lit de camp avec matelas pneumatique dans une automobile genre camionnette, sans draps mais avec trois ou quatre couvertures. J’aurais assez bien dormi si au milieu de la nuit le vent et la pluie ne m’avaient pas fait lever en vitesse. Je me suis arrangé une bâche tant bien que mal, ce qui n’a pas empêché que ce matin j’étais gelé et mouillé. Je me suis à peine rasé et ce soir je m’installerai un peu mieux mais toujours dans mon camion car on est en train de m’installer une grande tente avec l’électricité fournie par une auto et cela ne sera prêt que demain. Je m’y installerai ensuite une petite table et je serai au moins plus à l’aise pour t’écrire la prochaine fois. Pendant deux ou trois jours encore je serai logé à la belle fortune mais je crois que bientôt cela ira mieux et que j’aurai un certain confort dans ma vie de camping. Je n’ai pas de chance en ce début car il pleut sans arrêt et nous n’avons guère d’abris.

Heureusement que le boulot qui m’est confié me plaît. Je suis dans une compagnie, ou plutôt un escadron de réparations d’autos, de camions et de chars. C’est un véritable garage de plein air et tu rirais de me voir évoluer au milieu de tout cela. Après la guerre, je monterai un garage… Si Safi n’était pas si loin, seulement à Casa je pourrais aller te voir de temps à autre car je suis assez libre et j’ai une jeep à ma disposition avec laquelle je suis sorti déjà plusieurs fois et inutile de te dire avec quelle joie. Du point de vue militaire je suis très heureux d’être venu dans cette division, et je ne le regrette pas bien au contraire. Le boulot dont je suis chargé est à peu près le suivant : je dirige une section générale (secrétaires, cuisiniers, garde, hommes de corvée, etc…) et une section de transport comprenant des camions, des pick-up et quatre jeeps dont une évidemment à ma disposition.

Cela me change bien du travail que je faisais avant tu t’en doutes mais me plaît et s’il faisait beau tout irait bien. Au moment où je t’écris je sens des gouttes qui me tombent tout autour de moi et je ne sais ni où me mettre ni où me chauffer. Vivement le soleil… L’esprit que je trouve ici est absolument épatant, et me change terriblement et heureusement de celui qui existait à mon État-Major de Marrakech. Je n’ai pas encore vu mon général mais je compte aller me présenter à lui demain, si le temps le permet, car tout est disséminé sur plus de 50 km et ne ressemble en rien à une caserne. Je ne puis t’en dire davantage à cause de la censure qui ne doit pas toujours être indulgente.

Assez parlé de moi pour aujourd’hui. Et toi mon petit chéri que deviens tu ? Dis-moi bien comment va ton ventre et tout car je pense toujours bien à mon petit poulet que j’ai quittée dans son lit lundi matin. Ce n’était qu’avant hier et pourtant il me semble qu’il y a déjà fort longtemps que je suis parti  de Safi. Les filles n’auront pas eu de chance avec ce temps pour leurs vacances de mardi gras. Avez-vous mangé des crêpes ? Si tu reçois des nouvelles de Clifford, envoie-les-moi, tu me feras plaisir. J’ai commandé à Casa et grâce à Lucien, car il paraît qu’il n’y a plus de papier, deux agrandissements de ma photo et Elvire doit te les envoyer jeudi. Elle doit aussi essayer de me procurer du savon.

Les tapis Chichaoua valent 1200 francs le mètre carré mais le prix n’est paraît-il pas très fixe. As-tu eu une réponse pour ta voiture du petit Jean François sans trait d’union ?

Écris-moi vite vite et bien longuement petit poulet. Je m’arrête, je suis gelé et je serais fort étonné de ne pas attraper un bon rhume.

Mille grosses caresses de ton grand mari qui t’aime bien beaucoup
Ge

Lieutenant Blanchard
ER
SP 82.046
B.P.M. 6