Témara – Mercredi 29 mars

Période :

Résumé

Georges répond aux lettres d’Yvonne, tente de la rassurer face au cafard et évoque leur séparation qui lui pèse aussi. Très pris par ses responsabilités, il renonce à venir à Safi immédiatement mais prévoit une permission autour de Pâques et lui envoie une caisse de provisions.

Mon cher petit chéri. Ce soir après dîner, je viens bavarder un peu avec toi. J’ai reçu aujourd’hui ta lettre de samedi matin en même temps que celle de Paulette. Je sens de plus en plus ma petite vonvon que tu as le cafard sans moi et dans ton état et cela vois-tu il ne le faut pas. Quand on réfléchit à notre situation actuelle, qui durera on ne sait combien de temps, on se laisse aller à des rêveries un peu tristes car nous ne sommes pas, nous qui nous aimons bien, habitués à cette vie-là. Eh bien mon petit, ne pense pas à toutes ces choses. Dans moins de trois mois ta grosse misère sera terminée et tu verras, j’en suis absolument sûr, que tout se passera bien. Après tu seras plus leste et donc plus contente. Quant à notre séparation je suis certain aussi qu’elle ne durera pas trop et s’il en était autrement il faudra l’un et l’autre en prendre son parti en s’écrivant souvent et vivant quand même ensemble par notre pensée, car rien maintenant ne pourra nous séparer pour de bon, n’est-ce pas ma petite chérie ? Moi aussi il m’arrive parfois, trop souvent même, d’avoir le cafard car contrairement à ce que tu crois ma vie actuelle n’est ni gaie ni belle. Active oui et heureusement, mais crois-tu que quelque chose puisse remplacer pour moi ma maison, mes filles et bientôt mon fils, et surtout cette petite femme que j’ai tant aimée et que j’aime toujours de plus en plus ? Gai, je le suis parfois ici, il le faut bien car pourquoi ne pas faire comme tout le monde alors qu’autour de moi je vois tant de gens plus malheureux que moi et qui pourtant boivent, rient et chantent pour tuer justement le cafard qui les prend. Crois-tu que je puisse quitter le Maroc où tu es, un jour prochain, en n’ayant pas le cœur serré. J’aime mon pays, tu le sais bien, mais j’aime aussi ma famille et ma gentille femme, et c’est pour essayer de voir clair en mes deux devoirs que je me force souvent à être en apparence gai ici, que je sors parfois et que j’accepte les plaisanteries d’une popote d’hommes. Mais tout cela est artifice et a au moins le gros avantage de nous permettre de mater le cafard.

Ce soir, tiens petit poulet, je suis seul dans ma tente, le vent souffle et il  pleut : comme je préférerais être dans un fauteuil de notre salon, avec toi près de moi, même sans parler, mais vivant de cette vie si tranquille que je préfère par-dessus tout. Toi aussi, sois forte petit poulet, pour toi, pour nos gosses et pour moi. Lorsque ton fils sera né je suis sûr que cela te sera plus facile et je te demanderai même de bien te distraire en étant toujours la petite femme bien gentille que tu as toujours été pour moi, et que tu resteras toujours même si notre séparation devait durer.

En attendant je te remercie beaucoup de tes nombreuses et gentilles lettres que j’attends toujours avec beaucoup d’impatience et que je relis toujours avant de m’endormir. Tu as bien fait de punir Lulu dimanche. J’espère bien que ma grande Lulu, toujours si sage et décidée à faire plaisir à sa maman, se remettra maintenant sérieusement au travail de l’école et à son catéchisme et que tu me l’annonceras bientôt. Je suis sûr d’ailleurs que Paulette et Lulu se montrent toujours mes grandes filles bien sages car moi je veux être heureux et fier de toutes les deux.

Samedi prochain je ne viendrai pas à Safi car j’ai en ce moment trop de soucis et de responsabilités et Safi est trop loin. Mais à la place, et comme tu me le demandes, je prendrai 10 jours de permission dès que mon capitaine sera de retour, c’est-à-dire que si tout va bien je pourrai être à Safi la veille ou quelques jours après Pâques. Je t’en reparlerai bientôt par lettre, à moins que je puisse me décider samedi de venir à Safi, car je voudrais bien sagement te revoir un peu. En attendant je t’ai ramassé pas mal de petites choses dont je vais faire demain une caisse que je t’expédierai par CTM et que tu pourras prendre sans doute samedi soir à la CTM, sinon lundi soir. Voici tout ce que j’ai pu réussir à t’acheter et que je t’envoie : du savon et des savonnettes, deux thermomètres médicaux dont un américain, cinq boîtes de confiture d’abricot, une bouteille de muscat, trois kg de biscuits, un gros pain blanc américain, de la lessive, du Lucémail, de l’antimite, de la farine. Je profite de chaque sortie pour essayer de te trouver quelque chose et je vais tout t’envoyer au cas où je ne pourrais te l’apporter moi-même. Tu vois que je pense à toi dès que je sors. Je suis allé au coiffeur ce soir à 6 h à Rabat car dans la journée je n’ai plus de temps à moi, même pas pour t’écrire, et le soir je tombe de sommeil. On a reçu d’autres officiers à mon escadron et maintenant nous sommes nombreux : deux capitaines dont moi, deux lieutenants, deux sous-lieutenants et un aspirant. Cela ne diminue d’ailleurs pas mon boulot que je conserve le même.

Lucien m’a téléphoné aujourd’hui pour me dire de venir car Maurice était pour un jour à Casa. Je n’ai pas pu y aller et j’irai peut-être y faire un tour dimanche si je peux. Pourquoi Safi est-il si loin ! J’ai vu Mlle Colomb aujourd’hui à Rabat avec qui j’ai bavardé cinq minutes. Un de ces jours je tâcherai d’aller dire bonjour au fils Ruelle, et même le plus tôt possible.

Au revoir mon petit poulet, sois plus contente et bien calme et pense toujours bien à ton mari, le méchant mari, qui t’aime tous les jours un peu plus. Une caresse à nos filles et deux au Jacquou de son papa chéri.

Je t’embrasse bien bien affectueusement, ton

Ge…

J’ai touché ma solde aujourd’hui, moins 3000 francs que tu as dû recevoir. Demain je t’enverrai 1000 francs encore par mandat-carte.