Résumé
Georges craint de ne pouvoir venir à Safi malgré son désir de revoir Yvonne et promet de faire l’impossible pour passer au moins quelques heures avec elle. Il raconte une excursion à Ifrane avec ses soldats, puis évoque une rencontre douloureuse avec les Chaignard qui l’ont accusé injustement.
Mon cher petit poulet. J’ai un peu le cafard ce soir car je crains de ne pouvoir venir à Safi samedi prochain, car pas mal de travail est en train ici, et pas mal de petites histoires de service qui peut-être m’empêcheront de partir samedi. Mais j’ai trop hâte de te revoir un peu pour ne pas faire l’impossible et vendredi je t’enverrai un télégramme sans faute, que ce soit oui ou non. Quitte à venir samedi soir pour repartir le dimanche soir, je ferai l’impossible, crois-le bien, pour aller voir mon petit poulet car je sens que notre départ s’approche et je sais que toi aussi tu languis un peu.
J’ai reçu ce soir ta gentille lettre de jeudi matin et je sens bien que tu voudrais que je vienne passer quelques jours avec toi. Et bien oui, petit poulet, dès que mon capitaine sera revenu, je poserai moi aussi une permission de 10 jours et ce sera sans doute pour la deuxième semaine des vacances de Pâques, à moins qu’on me la refuse, ce qui m’étonnerait.
Hier voyage à Ifrane, en voici les détails. Je suis parti samedi à 2 h après-midi en jeep avec deux sous-officiers pour préparer l’arrivée des autres. Voyage sans histoire et sans arrêt aucun. Près d’Ifrane nous avons eu la chance de dépanner, après½ heure de boulot, l’auto de Madame Maria (du Ranch Maria) qui a invité mes 54 bonshommes à un méchoui le lendemain, ce qui était d’autant plus agréable que pas un restaurant d’Ifrane ne pouvait nous donner à manger.
Le soir j’ai été invité à dîner par Madame Noble, toujours très gentille, et qui t’envoie ses amitiés. J’ai trouvé une chambre chez Bel. Le lendemain j’ai été voir un peu toutes nos connaissances en attendant l’arrivée de mes gars qui sont venus à 10 h. Puis on est allé au Michlifen faire un peu de ski sur quelques taches de neige, avec des skis gracieusement prêtés par M. Favon. À 2 h on est allé manger le méchoui à la Zaouïa. Puis on est allé visiter Azrou où l’on a soupé à 19 h. Retour à 20 h 30 et arrivée ici à minuit et demie sans aucun arrêt et toujours le Georges au volant n’ayant confiance qu’en lui seul.
Voilà donc résumé brièvement mon voyage à Ifrane, et je te raconterai cela avec plus de détails quand je viendrai à Safi. Beaucoup de fatigue, mais du plaisir à revoir notre ancien patelin et à faire plaisir à mes militaires qui sont revenus absolument enchantés de ce voyage en des endroits qui leur ont rappelé quelques coins de France.
Maintenant voici des nouvelles d’Ifrane. Hôtel Balima fermé alors que tant de gens cherchent à se loger au Maroc. Hôtel Bel, chambres seulement, mazets réquisitionnés pour des gosses de militaires. Colonies des Phosphates pour les marins, Bouillon pour des familles de Dakar. L’annexe Bel a été achetée par une administration qui l’aménage en bâtiments vraiment superbes. Seuls Telia et Lachenal ouverts avec peu de clients, surtout des militaires de passage. Delalande est mort. Toujours les mêmes figures sauf Mordier qui a quitté l’Électricité pour aller faire du commerce je ne sais trop où, et réformé.
Mes visites maintenant : Félix, très chic avec moi, les Gascon de même, madame Faure m’a embrassé (sur les joues et devant son mari) et je n’en revenais pas. Mathivet un peu vieilli mais gentil, Mlle Roué à peine entrevue mais qui ne jure que par moi, Serre et Ruiz on ne peut plus heureux de me revoir et tout l’accueil m’a vraiment touché. Landraud à peine entrevu. Gustave Bel aussi mielleux et peu intéressant, et c’est tout, ou plutôt je te garde pour la fin le plus beau morceau : les Chaignard ! J’oubliais Henri qui a été très très très chic avec Josette et Mimi, qui vous embrassent bien toutes et qui m’ont parlé longuement de nous tous.
Arrivons aux Chaignard. Pendant que je bavardais avec Henri, Chaignard est passé et je ne l’ai pas vu. Henri m’a dit qu’il était là et qu’il lui avait dit un jour que j’étais un traître, que j’étais chef de Légion à Safi (tu te rends compte !) que je devais ma mutation à Safi à un Général de mes amis ( ? ? ! ? ?)… et qu’il tenait tous ces renseignements de madame Lavergne. Je bondis chez Chaignard pour leur dire bonjour et expliquer cette regrettable méprise. Je frappe, on ne répond pas : j’étais pourtant sûr qu’ils étaient dedans et qu’ils m’avaient vu. Je suis reparti. Une heure après, j’y retourne et frappe à nouveau. Non prévenu, Chaignand ouvre et… il m’a fichu à la porte en me disant que j’étais « de l’autre bord », etc… Je n’ai pas pu ni placer un mot, ni avancer d’un pas et je suis parti les larmes aux yeux. Tu te rends compte ! Je suis sûr que tu vas bondir en apprenant cela, mais ne t’en rends pas malade, cela n’en vaut pas la peine.
Quand je serai en perm à Safi peut-être leur écrirai-je, car j’ai bien mal au cœur de l’opinion qu’ils ont de moi. Je n’ai vu ni les Biagot ni personne d’autre. Et voilà ! Enfin tu me connais, toi, et cela me suffit pour l’instant. Au revoir petit chéri de moi. Repose-toi toujours bien. Moi je vais vite me coucher car je suis crevé ce soir et je tombe de sommeil. Écris-moi vite encore, même si tu penses que je dois venir, et crois bien que je ferai l’impossible pour cela. Dis à Lulu d’être plus gentille au catéchisme pour faire plaisir à son papa et à sa maman. Je compte sur elle pour me montrer qu’elle est une grande fille bien raisonnable.
Au revoir poulet, bonsoir et aime moi toujours bien. Je t’embrasse bien tendrement.

