Témara – 3 mars

Période :

Résumé

Après un bref passage à Casablanca, Georges raconte son travail intense au camp, les difficultés du ravitaillement et la vie sous la pluie. Les lettres et les appels avec Vonvon lui apportent du réconfort, même si la séparation et le cafard lui pèsent.

Ma petite chérie. J’ai été heureux hier de pouvoir te téléphoner un peu de Casablanca. Il me semblait m’être bien rapproché de toi et cela m’a fait plaisir. Je suis ennuyé cependant que tu souffres toujours un peu du ventre et si cela doit continuer il vaudrait mieux que tu ailles voir le docteur Méténier qui te soignera peut-être mieux que le docteur Ruelle. Si je puis venir à Safi un de ces dimanches je te préviendrai à temps, mais j’ai tellement de boulot que je ne sais si ce sera pour aussitôt que ce que je pensais. Il me tarde pourtant de te revoir et de vous embrasser toutes les quatre, car je commence à trouver que je suis bien seul et éloigné de vous et il m’arrive souvent d’avoir le cafard, de regretter même d’avoir tout fait pour partir. Mais comme moi tu sais ce qui m’avait fait décider de prendre cette voie et je ne puis trop le regretter. D’ailleurs n’est-ce pas te montrer que moi aussi j’ai voulu être un vrai homme que je suis là ?!

Hier je ne me suis guère arrêté à Casa. Parti le matin en jeep à 8 h ½, je suis arrivé vers 10 h et reparti vers 2 h après avoir dîné chez Lucien. De 10 h à midi j’ai couru de partout pour avoir du ravitaillement et grâce à Lucien je me suis assez bien débrouillé puisque j’ai pu commander 200 kg de lentilles, 20 kg de pâtes, 100 litres de pinard etc… Si je redescends à Casa un de ces jours je te téléphonerai encore. Je n’ai pas eu le temps de voir un seul magasin.

Ici j’ai un travail fou, m’occupant un peu de tout et étant dérangé toute la journée par les uns ou par les autres de cette unité compliquée, dans laquelle je suis. Quelquefois on travaille jusqu’à minuit ou 1 h du matin pour que les véhicules soient prêts le lendemain, et il paraît qu’en campagne il arrive souvent à ce genre d’unité de voyager le jour et de travailler la nuit.À ce compte je crois que le temps passera un peu plus vite et cela vaudra mieux.

Le plus malheureux c’est qu’aujourd’hui encore il pleut et les abris n’existent pour ainsi dire pas ici. Je suis en tenue de travail depuis aujourd’hui : souliers, leggings américains, combinaison et képi. Et je n’oublie pas ni le tricot ni les caleçons.

Je commence à m’habituer aussi à dormir dans mon petit lit de camp avec des couvertures en guise de draps et je me demande même si j’arriverais à bien dormir dans des draps… ou à pouvoir me réveiller quand j’irai voir mon petit poulet.

Le vaguemestre arrive et m’apporte deux lettres de toi. Je ne les lirai qu’après avoir envoyé ce mot car j’ai une occasion qui attend pour le porter à la poste de Temara. Celle du 1er mars que je vois sur le cachet de la poste de Safi n’a mis que deux jours pour me parvenir et je pense que pour l’autre sens cela devrait aller mieux.

Ce soir dans mon petit lit je vais me régaler avec les deux lettres de mon petit poulet car la première surtout est bien longue. Écris-moi toi aussi bien souvent tu me feras plaisir.

Je ne me souviens plus du numéro de ma dernière lettre et c’est pourquoi je mets 3.

J’ai demandé à un sous-officier de chez moi qui a des relations avec des Américains de me trouver un pot de crème pour toi et un thermomètre médical. J’espère aboutir mais il ne faut jurer de rien. Je t’écris aujourd’hui de mon bureau installé dans mon camion où je suis par hasard à peu près seul. N’as-tu pas encore de nouvelles de Clifford ? Moi je vais profiter du dimanche pour faire un mot à Maurice, aux Gabanelle et aux Bénais, et bien sûr à ma vonvon que je n’aime plus. Dis-moi si tes filles sont bien sages et travaillent bien en classe et embrasse-les bien pour leur papa. Au revoir petit poulet, dimanche je t’écrirai encore et en attendant je t’embrasse mille fois bien bien affectueusement. Maintenant je donne la lettre à porter et je vais lire les tiennes. Écris bien bien souvent, amitiés à Madame Videau, aux de Johannis et aux Ruelle. Encore une grosse caresse de ton,

Georges