Marrakech – 12 décembre

Période :

Résumé

Séparé d'Yvonne un dimanche ensoleillé, Georges lui écrit pendant la surveillance des examens d’IPM. Il lui parle des pommes de terre envoyées, espère la revoir bientôt à Safi, évoque son travail, ses petites préoccupations quotidiennes et lui renouvelle son affection pour elle et les enfants.

Mon cher petit poulet. Voilà un dimanche que nous ne passerons pas ensemble cette fois-ci, et combien d’autres par la suite ? Il fait pourtant si beau ce matin ! Tant mieux d’ailleurs puisque cela te permettra de passer une très agréable journée chez Madame Videau avec tes trois filles. Et j’espère que ce soir une gentille lettre de ma petite vonvon lui racontera un peu ce qu’elle devient. J’espère que tu as reçu les pommes de terre et ma lettre que je t’ai envoyées par le capitaine Binet. Mange bien des pommes de terre car je t’en apporterai encore dimanche et je précise bien que tu en trouveras ensuite facilement : c’est bien entendu grâce aux Gabanelle que je peux t’en procurer. As tu vu à ce propos qu’à Casa le prix officiel des pommes de terre était 12F le kg alors que dans le bled le prix d’achat aux indigènes est de 3F50.

Es-tu allée au ciné hier ? J’espère que samedi soir nous irons ensemble à Safi et je te préviendrai suffisamment à temps pour que tu puisses retenir nos places. Et moi aujourd’hui dimanche je travaille depuis 8 h ce matin. C’est-à-dire que je me retrouve dans mon élément et mon dieu avec pas mal de plaisir. C’est aujourd’hui que l’on fait l’examen écrit d’IPM : dictée, composition française et maths. Pendant que mes 26 candidats font leurs math — ils ont fini déjà dictée et comp. française — moi je suis assis au bureau pour t’écrire. Mais ne t’en fais pas, personne  ne copie car l’adjudant Rommens veille ainsi qu’un aspirant… Quant à Lévesque, il est à la chasse ce matin, avec mon autorisation bien entendu…

Nous sommes installés dans une grande salle du lycée et tu vois qu’il n’y a rien d’étonnant que je me retrouve dans mon élément. Et à partir de demain et jusqu’à samedi matin inclus, l’examen va barder. Pourvu que je puisse être libre samedi après-midi ! mais je tâcherai bien de me débrouiller, ne te fais aucun souci.

Hier et cette nuit j’étais de service. Je n’ai pas été dérangé une seule fois et j’ai très bien dormi, ce qui est assez rare lorsqu’on est de permanence : mon prédécesseur de la veille avait passé sa nuit blanche à déchiffrer des télégrammes. Aujourd’hui après-midi je ne sais ce que je vais devenir car je ne veux pas toujours encombrer les Gabanelle.

J’irai peut-être faire un tour en vélo aux environs de Marrakech tout seul en pensant au petit poulet. As-tu reçu une lettre des Bénais et as-tu pensé à écrire à Elise ? Je suis content que tu puisses me faire un pyjama qui ne sera pas un luxe pour moi, tu es une bien brave petite femme. Si tu sais les faire et si ce n’est pas trop dur, ne pourrais-tu pas me faire des gants de laine ? Je ne crois pas d’ailleurs que cela soit possible car c’est certainement bien difficile de faire des doigts. Mais n’en trouve-t-on pas à vendre ? Je me gèle les mains en vélo à 8 h du matin et cela me serait bien utile. Passe une bonne journée chez madame Videau et ne racontez pas trop de mal de vos maris qui ont certainement des défauts mais qui vous aiment beaucoup. Oui mon petit poulet ton Georges t’aime bien beaucoup et toi aussi n’est-ce pas ? Dis à Paulette, Lulu et Jackie d’être bien sages et bien travailler à l’école si elles veulent que le Père Noël les gâte bien à Marrakech. Et toi le Père Noël ne pensera à toi que si tu es toujours bien gentille et si tu n’oublies pas qu’il y a des cars Safi — Marrakech les lundi, mardi, jeudi et samedi…

Au revoir petite chérie, je vais moi aussi faire les problèmes pour les corriger plus facilement. Je t’embrasse bien bien affectueusement et mille fois.

Je suis impatient de te revoir.