Résumé
Dans cette lettre du 4 août, Georges parle de la misère dans laquelle vivent ses parents, n’ayant pas accès au marché noir, de sa soeur Jeanne qui s’occupe de sa mère impotente, de sa balade à vélo entre Privas et Vals par le Col de l’Escrinet.
Mon cher petit bout de femme, je suis à Vals encore pour une heure, et j’en profite pour venir bavarder un peu avec toi, toujours certain que tu es heureuse de recevoir en détail de mes nouvelles. Hier, j’ai eu le grand plaisir d’avoir ta lettre de jeudi dernier. Je l’ai déjà lue et relue, et je compte bien en avoir encore une autre à mon arrivée à Privas ce soir.
Hier à midi, comme j’ai dû te le dire, j’ai mangé avec ta maman, Albert et Emma chez Élise et Fernand. Comme bien entendu, un bon dîner : truites, rôti de veau, haricots verts, etc., et quelques bonnes bouteilles de derrière les fagots.
Albert m’a appelé à part après dîner, et après m’avoir dit qu’il était heureux qu’on revienne tous définitivement en France, m’a donné 3000F pour me dédommager un peu des frais de voyage. Tu vois bien, une fois de plus, que tes parents sont tous les mêmes à notre égard. L’après-midi, j’ai pris le vélo de la tante Élise et en route pour Vals — car il n’y a pas de car dans ce sens au cours de l’après-midi. Tu dois te rendre compte du courage que je pouvais avoir, après ma nuit aux ¾ blanche et mon repas chez Élise, pour monter le col de l’Escrinet.
J’y arrivai quand même, et assez facilement, ce qui prouve que j’ai toujours conservé mes muscles ! Et après le col, la descente ne fut qu’un plaisir pendant seize kilomètres. Arrivé à Vals à 17h à peu près, j’y retrouvai Jeanne, Auguste, quant à Elvire, elle n’arrive que ce soir, et je ne la verrai pas puisque je m’en vais à 3h. Depuis mon retour à Vals, je n’ai pas bougé du magasin (absolument vide) pour essayer de tenir compagnie à ma pauvre et brave mère impotente dans son fauteuil. Elle m’a donné une bricole pour les filles et un peu d’argent, comme elle faisait autrefois. Jeanne est très gentille pour elle, et tu peux croire que c’est bien à cause de ma soeur que je suis tranquille pour mes parents.
À 3h, je prends le car pour rentrer à Privas, et j’ai un peu beaucoup, tu t’en doutes, le cafard de laisser mon père et ma mère, eux qui, ne sachant pas faire le marché noir, n’arrivent que très difficilement à se ravitailler.
Mais enfin, il le faut, et je sais que tu m’attends et il me tarde trop d’arriver et de te revoir. Ce soir, au passage, puisque j’ai le vélo d’Élise, je m’arrêterai au Ruissol pour aller voir ta tante Zélie, puis je souperai chez Emma avec ta maman. Demain à midi, aux Mines, et demain après-midi, départ.
La maman de Vals m’a donné deux bons draps que j’emporte avec moi ce soir. Je les laisserai à Privas sans doute, et elle m’a dit qu’elle nous en donnerait encore lorsque la succession serait réglée, ce qui est toujours en cours à cause de parents que l’on recherche. Je les laisse en tout cas tous avec un peu de peine, tu t’en doutes, et en me demandant quand pourra-t-on les revoir tous ensemble ?
Jeanne me dit de te dire que lorsque ce sera fini elle nous invite d’avance tous pour huit jours au moins, avec tous les jours un poulet de Bresse. C’est que les gens sont malheureux ici, on ne s’en doute guère au Maroc, et ont hâte que tout soit fini.
Et vous tous, comment allez-vous ? J’espère que les petites sont bien sages avec leur maman, et qu’elles auront bien mérité tout ce que je leur apporterai. Et tes boutons de fièvre ? Dis donc, petit poulet, qu’as-tu donc lorsque ton mari n’est pas là ?
Attention de ne pas être malade, ni toi ni les petites, si tu veux qu’on passe de bonnes
vacances à mon retour. As-tu retenu les places pour le car du 18, ou même du 17 à 13h si tu veux, et si les Bénais préfèrent ? Fais-leur bien mes amitiés.
La maman me dit de te dire qu’elle est navrée de ne pas me faire manger, ni gâteau, ni bonbon ! Je me demande bien comment elle ferait ! Et pourtant, ils vivent quand même en vendant des espèces de gâteaux à la farine de châtaignes. Je leur achète bien ce que je peux trouver, mais c’est bien peu (fruits et légumes).
Au revoir, petit poulet, à demain, je t’écrirai sans doute demain matin avant d’aller aux Mines. Encore huit à dix jours avant de se revoir. Caresses aux petites.
Mille grosses bises du méchant mari qui te laisse le lit d’Yves pour toi toute seule.
Encore une caresse de ton Georges

