Privas – 03 août 1942

Période :

Résumé

Le 3 août, dans une longue lettre, Georges fait un portrait des membres de la famille et, par petites touches, des condition de vie de l’époque.

Ma petite femme bien chérie,

Je ne t’ai pas écrit depuis avant-hier, mais j’espère que tu ne l’as pas trop langui (expression ardéchoise). Quant à moi, j’ai bien beaucoup pensé à toi et le temps commence à me paraître sérieusement long avant de revoir ma petite vonvon. Je viens à l’instant de t’envoyer un télégramme pour t’annoncer mon départ pour vendredi et te demander une dernière et longue lettre à Marseille. J’espère que je l’aurai à temps et qu’elle sera bien longue et bien gentille, car j’ai bien l’intention de la lire plusieurs fois sur le bateau.

La Cie Paquet m’a annoncé un départ Marseille–Casa pour le 7. J’ai aussitôt télégraphié à Marseille, réponse payée, pour retenir une place, et j’attends la réponse d’un moment à l’autre. Mais je crois ce départ certain, et c’est pourquoi, avant même d’avoir la réponse de Marseille, je t’ai télégraphié ce matin, quitte à t’envoyer un mot si je n’avais pas de place, ce qui m’ennuierait d’ailleurs beaucoup. Je serai donc à Marseille jeudi en partant d’ici le matin de bonne heure, et à Casa le 14 ou le 15, peut-être avant si le bateau s’énerve un peu. Il me tarde d’arriver…

Voici maintenant le journal parlé, en espérant que mes longues lettres te font bien plaisir et que « tu me revaudras » cela à mon retour. Samedi à 16h, ta maman et moi avons pris le car pour La Voulte (voyage debout, pour ne pas changer). Tout le monde nous attendait là-bas et avant le dîner je les ai aidé à charrier des pêches, car ils en vendent aux détaillants des dizaines de tonnes chaque jour. Tu te doutes que leur commerce marche d’une façon parfaite, et c’est tant mieux. Cricri était guérie et m’a fait toute une série de bonnes manières, et m’a même parlé de Jackie et de ses grandes cousines. Henri n’a guère changé : il a fini son chantier de jeunesse, par devancement d’appel car il n’a que vingt ans, est chef compagnon dans le canton et même SOL. Tout le monde était heureux de nous voir. Comme toujours chez eux, nous avons dîné tous vers 9h ½ un léger mais bon repas préparé par Marguerite, toujours bonne cuisinière. Nous avons veillé ensuite jusqu’à minuit, et j’ai couché dans le lit d’Henri, ta maman avec Marguerite. Le dimanche matin, je les ai encore aidés à charrier des pêches et des tomates. J’ai acheté un peu de pâtisserie pour le dessert, et vers 11h, Henri et moi sommes allés à bicyclette nous baigner dans l’Eyrieux, à l’endroit où nous étions allés il y a quatre ans. T’en souviens-tu ? Dis à Yves que j’en ai profité pour étrenner et essayer des lunettes sous-marines appartenant à Henri, et c’est en effet épatant pour bien y voir dans l’eau. À midi, nous avons encore mangé chez les Rodrigues et vers 2h, sur le vieux camion à gazogène, en route pour Le Teil. Nous sommes arrivés chez Marcelle vers 3h ½ ; elle nous attendait et nous a fait goûter.

[En marge de la page : Ta maman t’embrasse bien. Ta tante Emma rentre et elle n’a absolument rien trouvé ni pour toi, ni pour les filles. Espérons qu’elle aura plus de chance d’ici après-demain]

Marcel et elle n’ont guère changé, quoique celle-ci ne marche que difficilement. Ils habitent maintenant chez le père Joffre, qui a perdu sa femme il y a un mois environ. Vers 6h, nous sommes partis à Meysse, où j’ai pu voir tout le monde. Gustave et Roger pas du

tout changés, ni la tante d’ailleurs. Robert, devenu un garçonnet paraissant plutôt chétif. Quant à Simone, elle a pas mal vieilli, et on lui donnerait 35 à 40 ans. Ses cheveux sont devenus tout gris. Pas plus à Meysse qu’au Teil ils ne souffrent trop des restrictions, car à la campagne on s’arrange mieux. Nous avons tous dîné chez eux à 9h du soir : saucisson que tu connais bien, omelette, épinards, nouilles, bœuf en daube, fromage, pêches, café, pousse-café, le tout arrosé d’un délicieux vin de Clinton. On ne se serait pas dit en France mais que ne ferait-on pas pour un neveu qu’on n’a pas vu depuis 4 ans ? Simone nous a cependant demandé à l’avance nos tickets de pain. Bien entendu, tout le monde t’embrasse bien ainsi que les petites, et regrette que tu n’aies pas pu venir avec moi. Nous sommes arrivés à Privas le soir à minuit, et les Rodrigues sont repartis aussitôt pour La Voulte avec Marguerite et Cricri. J’étais tellement éreinté de cette promenade faite malheureusement sans mon poulet, j’ai pensé tellement intensément à toi dans mon lit que je n’en ai pas dormi avant 2h ½ heures du matin, et je suis tout flappi aujourd’hui. J’ai revécu par la pensée nos premières rencontres à Privas, nos 13 ans de mariage passés ensemble, et certainement que tu devais rêver à moi au même moment.

Aujourd’hui je me suis quand même réveillé à 6h ½ : il pleuvait, et cela a fait beaucoup de

bien, aussi bien contre la chaleur que pour la sécheresse formidable dont souffraient les paysans d’ici. Cela s’est calmé au moment où je t’écris, mais je me demande si je vais pouvoir aller à Vals en vélo cet après-midi, comme je l’ai décidé. Il le faudra bien pourtant, 

Tante Emma vient de rentrer, et je me suis arrêté un moment pour bavarder avec elle : Albert vient encore de faire des siennes pendant deux nuits et hier toute la journée, se plaignant sans arrêt de ce qu’on lui veut du mal, et évidemment, empêchant Emma de dormir. Je me demande comment cela finira, c’est bien triste en tout cas.

Emma vient de partir voir ce qu’elle pourrait acheter d’utile aux filles. Marguerite doit être par ailleurs à Tournon aujourd’hui pour t’acheter (si possible) une veste en laine, indémaillable et tissu pour chemises. Espérons qu’elle pourra me faire ces commissions. Quant à moi, je profiterai de mon passage à Marseille pour t’acheter quelque chose comme promis.

Si je peux partir ce soir à Vals, je reviendrai ici demain après-midi vers 4h. J’irai voir un peu les oncles du Ruissol, et le soir nous souperons chez Emma.

Mercredi à midi chez Amélie, et le soir à La Voulte d’où le papa Rodrigues me conduira le lendemain à Valence pour prendre le train de 6h.

Ge