Diessen – Mercredi 16 mai 1945 - 9h du matin

Période :

Résumé

Georges expédie lettres et colis par une voie plus sûre. Il visite le Tyrol, Innsbruck et le Brenner, cherche en vain son ami Tim et apprend le report du départ de son unité au 25 mai.

Photos liées aux lettres

[dans la marge : Ce n’est pas deux paquets que je t’envoie par Paris mais quatre tous numérotés de un à quatre. Merci beaucoup de ton colis de cigarettes reçu hier matin : il est le bienvenu, on nous donne 8 cigarettes par jour maintenant.]

Bonjour petit poulet.
Cette lettre t’arrivera sans doute avant les numéros précédents car je crois avoir une occasion pour la faire porter et poster demain à Paris, car notre courrier, depuis qu’on est en Allemagne, marche fort mal et tu dois certainement t’en apercevoir toi aussi. J’en profite pour t’envoyer également par le même moyen deux petits colis de biscuits et friandises. À partir de maintenant d’ailleurs je numéroterai sur le paquet même mes colis et je commence donc par les deux N°1 et 2.

Je ne t’envoie pas les pellicules que tu me demandes, photos de nous deux prises à Safi ensemble, car j’ai dégoté ici un photographe boche qui travaille vite et bien. Je vais donc les lui porter ce matin et je t’enverrai les épreuves dès que cela sera terminé. OK ? Je pense t’envoyer également demain des photos prises depuis que je suis en Allemagne (ponts de bateaux sur le Rhin, paysages, prisonniers, etc. etc.). Hier et avant-hier j’ai bien roulé en jeep. Avant-hier d’abord et pour une fois en simple touriste, je suis allé avec un camarade, le lieutenant Muller, et nos deux chauffeurs à Garmisch, Innsbruck et le Brenner. Allemagne, Autriche, Italie, voilà ce que l’on a fait dans la même journée. En plein Tyrol, les paysages de montagne et tu sais combien j’aime la montagne, sont magnifiques. Les gens aussi plus affables qu’ici et habillés curieusement : femmes à corsages blancs, jupes de couleur et tablier, hommes à short de cuir décoré et chapeau à plume. Il ne manquait que la chanson « La Tyrolienne » que je suis bien incapable de pousser moi-même.

À Garmisch j’ai vu le sautoir olympique de ski, et je ne suis pas prêt d’essayer d’y faire des sauts. Innsbruck, grande ville autrichienne en partie détruite, est assez curieuse et merveilleusement située au milieu de sommets enneigés. Quant au Brenner c’est un col comme tant de cols frontière. J’ai pénétré de quelques mètres en Italie, surveillé de près par les sentinelles américaines, et je pourrai dire au moins que je connais l’Italie ( ? ! ?).

J’ai conduit les bras nus, manches de chemise relevées et depuis j’ai la peau rouge et pelante, car il y a bien longtemps qu’elle n’avait pas été ainsi au soleil.

Hier j’ai enfin eu l’adresse du copain Tim, à trente kilomètres au nord de Füssen, qui est une ville située sur la frontière autrichienne, à l’ouest de Garmisch (je te donne ces détails parce que j’ai mis dans un de mes colis une carte de l’Allemagne pour te permettre de situer tout cela). J’ai donc pris ma jeep et j’ai bondi chez lui. Manque de chance, un autre capitaine, son copain qui me connait, m’a dit qu’il était parti il y a deux jours à Mirecourt et qu’il ne rentrerait que jeudi ou vendredi, c’est-à-dire demain ou après-demain. Mais comme notre départ vient d’être retardé aux environs du 25 mai, j’irai le revoir samedi si lui-même n’a pas trouvé moyen de me rejoindre d’ici là, car je lui ai laissé mon adresse. Donc je pense le revoir très bientôt et je vous parlerai de lui.

Je viens de te dire que notre départ était retardé au 25 environ. Les projets en cours sont les suivants : se retirer pour un mois environ dans la région de Metz-Nancy et nous reviendrons après faire de l’occupation. Moi j’espère bien que j’apprendrai en France ma mutation au Maroc. Même si ma démobilisation ne se fait pas vite, au moins aurai-je le grand plaisir d’être près de vous tous et de ne plus me morfondre à des milliers de kilomètres de ma petite femme et de mes gosses.

Voilà donc pour l’instant nos nouvelles. Je pense que ma lettre vous arrivera bientôt et que vous êtes tous en parfaite santé, y compris cette maman à qui je demande de bien se soigner si elle veut que je sois content. Jean-François est un petit démon d’après ce que tu me dis et il faut déjà faire attention qu’il ne tombe pas du plumard ou des escaliers.

Plus qu’un mois de classe et ce sera les grandes vacances. Je compte bien en passer une grande partie près de vous et si j’ai un peu de chance reprendre ma classe au mois d’octobre, mais où ? Je vais écrire à la DIP pour me rappeler à leur bon souvenir en cas de démobilisation. Videau, est-il rentré ?

Au revoir petit poulet chéri, fais de grosses caresses au fiston et à ses trois grandes soeurs pour leur papa, et dis à Jacquie qu’elle me fera plaisir si ses cahiers sont bien écrits et bien propres. Qu’elle m’envoie son prochain cahier fini pour que je le voie et, s’il est beau je la récompenserai. Je t’embrasse bien tendrement.

Georges