Azeraille – Samedi 11 novembre

Période :

Résumé

Le 11 novembre, il décrit la cérémonie du village, le repas de fête et ses retrouvailles avec d’anciens hommes. Entre rhume qui s’apaise, projets de cadeaux pour les siens et espoir du prochain armistice, il pense sans cesse à sa famille.

Mon petit poulet, 11 novembre aujourd’hui, jour de fête pour les militaires.
La radio joue à côté de moi la Marche lorraine, qui me rappelle nos réunions de l’IPM de Marrakech, et moi je te reviens… Aujourd’hui le soleil s’est montré quelques heures et nous a donné, quoique bien pâle, un petit air de fête. Ce matin, avec le colonel Diot et les officiers d’ici, nous sommes allés à la messe officielle du village. Cérémonie bien simple, bien française, bien paysanne. Il ne manquait rien, ni le curé, vieux curé ému d’avoir tant de soldats dans sa petite église, ni le maire bien endimanché, ni les paysannes toutes chapeautées et en bas, ni les douze pompiers du patelin avec un casque brillant comme jamais, ni la gosse timide qui faisait la quête, toute émue de ramasser tant de petits billets et de voir tant de monde…

Après la messe, cérémonie au cimetière, minute de silence, sonnerie aux morts pendant qu’on entend au loin le bruit du canon qui s’en donne à cœur joie : vingt-et-un morts de chez nous, un capitaine, un lieutenant et dix-neuf soldats tués pour libérer un village parmi tant d’autres, et voilà du côté officiel.

À midi, les braves gens chez qui nous sommes se sont mis en quatre pour nous faire un bon repas et y ont fort bien réussi : lapin, frites, salade, fromage, gâteau et champagne. Jusqu’à l’intendance française qui nous a fait don de six centilitres chacun de gnôle. Après dîner, je suis allé voir Lamy, qui est à quinze kilomètres d’ici. Nous avons pris quelques photos ensemble sur ma jeep et, de là, je suis allé à mon ancienne unité. J’ai réussi, malgré quelques difficultés, à faire muter chez moi Henri et Guy Durif et je vais les chercher demain. Le lieutenant de Bodard me rejoint également et je vais chercher tout ce monde demain matin. Inutile de te dire la joie de tous. Je commandais là-bas cent cinquante types, tous voudraient me suivre, mais malheureusement je ne suis pas assez puissant. Cela fait plaisir tout de même. J’ai bu là-bas deux coupes de bon champagne avec mes anciens camarades et au retour j’ai trouvé dans ma jeep quatre bouteilles de rhum que quelqu’un anonyme y avait gentiment déposées. Et voilà ce 11 novembre terminé : le prochain, on le passera ensemble, et que de souvenirs j’aurai à te raconter !

Mon rhume va mieux aujourd’hui et j’en suis heureux. La TSF joue maintenant « Flotte petit drapeau ». Tu dois l’entendre toi aussi à cette heure, et cela me rappelle mon école où je retournerai bientôt, et Paulette et Lulu qui le chantaient si gentiment au moment du salut aux couleurs.

Je n’ai pas eu de nouvelles de toi aujourd’hui, mais j’espère bien en avoir demain, et tu sais j’attends toujours tes lettres avec grande impatience. Donne-moi toujours bien des détails de votre petite vie que je connais bien et que je vis par la pensée, bien souvent, avec vous. À Safi aussi il a dû y avoir quelque manifestation aujourd’hui, mais je crois qu’il faut être ici, dans ce coin de Lorraine qui a tant connu la guerre, où les boches étaient encore il y a quelques jours, pour mieux comprendre.

Pour nous, rien de nouveau encore. Nous sommes toujours au repos, les permissions commencent demain, mais au compte-gouttes pour ne pas gêner les opérations. Mon tour est bien lointain et, du moment que tu n’es pas le but de ma permission, je préfère ne pas y penser pour l’instant.

J’ai écrit ces jours-ci à Vals et à Privas, mais je n’ai toujours rien d’eux. Je n’ai pas pu faire à Mme Ivanski ma commande pour vous pour vos étrennes, mais je la ferai demain ou après-demain. J’ai l’intention de lui demander de trouver pour mes grandes filles une boîte de compas, pour Jacquie un petit bijou, pour Jean-François une bricole, et pour toi je ne sais pas trop, une montre peut-être ou je ne sais quoi. Je profite de ce qu’en ce moment je ne dépense rien du tout pour mettre tout ce qui me restera de ma solde de novembre à votre disposition. Après, je me déclarerai en faillite et on n’en parlera plus. Je préférerais aller acheter moi-même ces objets à Paris, et il n’est pas dit que je ne demanderai pas une autorisation spéciale. Malheureusement, je crains de ne pouvoir obtenir satisfaction, quoique lorsque j’ai une idée dans la tête… tu me connais, n’est-ce pas ?

Je vais m’arrêter d’écrire et me coucher en avalant un grog au rhum pour guérir complètement mon rhume qui m’a assez embêté. Fais une bien grosse caresse à Jean-François, à Jacquie, à Paulette et à Lulu, et pour toi les meilleures bises de ton méchant petit mari, qui pense bien à toi et qui t’aime bien.

Aujourd’hui Churchill est à Paris. L’an dernier, ou plutôt en janvier, j’avais eu le grand plaisir de défiler à Marrakech devant lui. Encore une grosse bise.

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