Résumé
Au repos dans un environnement froid et humide, il décrit la guerre et son quotidien, entre censure et vie avec ses hommes. Il évoque colis, santé, enfants et lettres, exprimant nostalgie et désir de retrouver sa famille.
Mon cher petit chéri,
Je t’écris encore ce soir de ma chambre, avant d’aller dîner. Mon poêle est allumé, mon petit poste radio me joue des airs de musique et dehors il fait nuit, il fait froid et il pleut. Ce matin, les rivières ont débordé et je commence à comprendre pourquoi, lorsqu’en 14-18 on faisait la guerre dans les tranchées, on disait toujours que les soldats étaient dans l’eau et dans la boue. Hier matin je suis allé au pays des images où je ne suis pas resté une heure. C’est encore une ville pas mal démolie et il faut vraiment être par ici pour comprendre ce que c’est que la guerre.
J’ai passé aujourd’hui mon après-midi à censurer les lettres de mes soldats et il y en avait. On voit que la situation de repos les encourage tous à écrire et c’est normal. Je mange toujours avec une dizaine de mes soldats chez de braves gens d’ici qui nous font la cuisine avec nos rations. Charlot est toujours avec moi comme chauffeur de ma jeep, qui s’appelle « Nancy ». Les autres sont des petits gars venus du Tchad ou recrutés en Afrique du Nord et en France.
As-tu reçu enfin mes trois colis ? Il me tarde de le savoir et de connaître si cela vous a fait plaisir. L’ours de Jean-François se monte sur son trapèze et on le tourne un peu pour qu’il fasse lui-même des acrobaties. Mais attention que Jean-François ne veuille pas les faire lui-même après. La poupée de Jacquie pleure et ceux qui manieront le paquet en cours de route seront bien attrapés d’entendre un paquet qui fait du bruit. Ton bracelet, ainsi que celui de Paulette et celui de Lulu, ne sont pas en or, mais en contiennent une certaine proportion : j’espère qu’ils vous feront bien plaisir. As-tu reçu aussi mon mandat de 3000 francs que je vous ai envoyé il y a peu de jours ? Pour l’instant je ne fais pour ainsi dire pas de frais et cela me permettra de vous gâter un peu plus pour la Noël. Comme tu me le dis, ce sera pour nous des fêtes bien tristes cette année, mais on se rattrapera bientôt, tu verras. Ah que ne donnerais-je pas pour que le moment de te revoir soit proche, pour m’endormir par exemple et me réveiller auprès de toi. Soigne-toi bien, mon petit chéri, pour que je te retrouve bien portante et reste toujours le plus calme possible malgré tous les soucis que tu as et que je devine bien.
J’espère que Paulette, Lulu et Jacquie sont toujours bien gentilles avec leur maman et qu’elles t’aident du mieux qu’elles peuvent. Quant à ce petit monstre de JF, je suis bien heureux qu’il soit là, car il te tient bien compagnie malgré le travail qu’il te donne, n’est-ce pas vrai ?
Je m’arrête d’écrire pour aller dîner et je reprendrai ma lettre après souper ou demain matin avant le passage du vaguemestre, pour qu’elle t’arrive sans retard. Une grosse bise de ton capitaine. Ge
Après dîner, je reviens un peu avec toi avant de me coucher. Ce soir Henri m’a apporté deux lettres de toi qu’ils avaient reçues là-bas. Il a profité d’un passage dans ma région au volant de son camion américain pour me les apporter. J’ai donc des nouvelles toutes fraîches. D’abord la lettre de ma Lulu en date du 29 octobre où elle me fait bien rire avec ses notes. Elle est plus forte que Paulette en anglais puisqu’elle a un point de plus et il faudra que je la fasse venir un jour en Angleterre avec moi pour me servir d’interprète. Mais dis donc, Lulu, n’oublie pas que je préfère un 18 en arithmétique ou en arabe à un 18 en couture. Enfin je compte quand même qu’on m’annoncera bientôt des mentions bien.
Ensuite ta lettre du 30 octobre, en réponse à celles où je te racontais mon voyage à Paris avec Clifford. Je suis heureux de voir qu’elles t’ont fait plaisir et je regrette presque de ne pas avoir souvent un accident d’auto avec lui pour te faire rire encore. Il est vrai qu’on n’avait pas l’air très malins tous les deux dans notre gazogène, assis derrière sous la pluie. Mon genou est complètement guéri maintenant, seule mon oreille n’est pas bien raccommodée, mais cela ne me gêne pas et bientôt ce sera fini. Clifford était retourné à Privas le lendemain de mon passage et cela a été moins une qu’on s’y rencontre, ce qui aurait été marrant. Maintenant il est toujours dans mes parages, mais assez loin d’ici, et il y a longtemps que je ne l’ai vu. Dommage en effet que tu ne puisses pas te faire rapatrier, car j’aurais plus de chances de te voir, mais je crois quand même que pour toi, les filles et JF il vaut mieux votre soleil de Safi que le froid et la pluie d’ici qui n’arrête pas.
Dis-donc, comment s’appelle ce qu’a Paulette comme maladie ? Félicitations à monsieur Jean-François pour sa bonne attitude courageuse au moment où le docteur l’a vacciné. Il fera un bon soldat plus tard, mais d’ici là… Je suis navré que tu ne reçoives pas mes lettres de Paris, je ne les ai pourtant pas oubliées dans la forêt de Saint-Germain, sois tranquille, tu les recevras comme les retardataires d’Angleterre dans quelque deux ou trois mois.
L’électricité est revenue aujourd’hui ici et mon poste radio me barbe avec ses marches militaires ; il me tarde d’être civil et d’écouter chez moi le Pot-pourri d’Alain Gerbault ou la Tristesse de Chopin. Je vais me déshabiller et me coucher en relisant mes deux lettres et m’endormir en pensant à toi, bien entendu, et à mes grandes filles et à mon petit bout d’homme. Au revoir petit chéri, à un de ces jours, et écris-moi souvent car je suis si heureux de recevoir des lettres de Safi. Une grosse caresse à tous les cinq de votre papa et méchant mari.
Ge
J’ai reçu ce matin une lettre de ma sœur Antoinette où elle me demande d’aller la voir à Paris, mais je crois bien qu’il n’en est pas question de sitôt. Au revoir encore mon petit poulet, garde ton sourire « quand même » et soigne-toi bien en pensant que je t’aime toujours bien beaucoup.

