Résumé
Il s’excuse d’avoir peiné sa femme, évoque colis et enfants, puis décrit une période de repos après une attaque réussie. Installé chez l’habitant, il profite d’un certain confort tout en restant inquiet et nostalgique.
Mon cher petit chéri, j’ai reçu hier trois lettres, deux de toi et une de Paulette. Pardonne-moi mon petit de t’avoir fait de la peine au sujet de ta lettre au CAT… Je n’avais pas voulu te peiner et je t’en demande sincèrement pardon, car tu es une trop brave petite femme pour que moi qui t’aime beaucoup aie la moindre intention de te causer du chagrin. As-tu enfin reçu mes lettres de Paris ? Je suis heureux pour toi que mes lettres aillent plus vite, pour les tiennes cela va aussi dix à douze jours à peu près.
Tes trois colis sont partis, mais pour l’instant il n’est pas question ni d’acheter quoi que ce soit ici, et tu devines pourquoi, ni d’en envoyer d’autres. Dès que je le pourrai je le ferai cependant et, comme une grande maison de commerce, je prendrai note de vos désirs par avance et y donnerai satisfaction dès que possible (n’est-ce pas bien dit ?). J’ai ri franchement en lisant les acrobaties de monsieur Jean-François que tu as trouvé le torse nu dans sa voiture et j’aurais donné bien cher pour le voir moi aussi. Je pense que ses dents ne le font pas trop souffrir et que le lait de sa maman, redevenu meilleur, lui aura permis de grossir sérieusement la semaine dernière. Je souris aussi à la pensée de ce bon soleil qu’il y a à Safi, alors qu’ici on gèle et que la pluie ne cesse pas, ce qui en jeep n’est pas très commode, tu t’en doutes bien. Vivement que je retourne près de toi, vois-tu ?
Ce n’est pas difficile de se servir de l’appareil de photo, tu verras, Mme de Johannis doit s’y connaître et avec elle vous vous débrouillerez bien toutes les deux. Je suis content qu’elle soit, ainsi que Mme Petiteau si gentille pour toi et cela me rassure mais je ne voudrais pas qu’ils partent à Rabat comme ils en avaient l’intention. La lettre de Paulette du 21 octobre m’a également bien fait plaisir et je suis content de savoir qu’elles ont pris de bonnes résolutions pour l’école, en espérant que cela continuera. Et mon Jacquou, quel a été son classement pour le mois d’octobre ? Je parie qu’elle était dans les cinq premières !
D’accord pour que tu viennes me rejoindre avec Paulette pendant que Lulu gardera le petit frère, mais je vous avertis qu’on n’est pas toujours bien tranquilles avec la guerre et qu’il vaut encore mieux votre vie calme et tranquille de Safi. Après la guerre, je vous emmènerai tous en auto visiter les coins de France que votre papa a connus, les caves ou les trous dans lesquels il a couché, les villages où il s’est gelé et ennuyé, etc. etc. Hier je n’ai pas pu t’écrire, car après l’attaque de notre DB, attaque réussie, puisqu’on a avancé de 16 km, on nous a mis au repos à quelques kilomètres en arrière et il a fallu se déplacer encore.
Nous sommes donc depuis hier mis « au repos » et j’aime autant venir ici, à quinze ou vingt kilomètres du front, on n’entend pas les coups de canon, on dort mieux et on est à l’abri. Nous sommes dans un village de 650 habitants, avec de grands tas de fumier devant les portes. Je couche chez l’habitant dans une grande chambre avec un énorme lit en bois, un gros édredon rouge et des draps bien blancs. Il y a l’électricité et j’ai remonté mon poste de TSF pour écouter moi aussi les informations et la musique. Un capitaine médecin occupe une autre grande chambre de cette maison, habitée par la femme d’un adjudant de chez nous et leurs deux gosses, à qui je donne les quelques bonbons que je reçois chaque jour.
Mon bureau est installé à l’entrée du village, dans une autre maison, et j’ai comme secrétaire un instituteur de Port-Lyautey nommé Anglade, qui était à Boufarik avec Chaignard et qui est très gentil. Je mange avec sept ou huit soldats de mon « état-major » dans une famille où la femme se fait un plaisir de préparer notre dîner et nous fait même des tartes aux prunes. Les autres soldats que je commande sont aussi groupés par sept à huit et mangent chez l’habitant où ils donnent leurs conserves américaines. On en profite pour se laver, faire laver le linge, écrire et faire notre travail habituel de soldats au repos. Je ne sais combien cela va durer, mais c’est toujours ça de pris et je n’ai que le regret de ne pas stationner ailleurs que dans ce trou infect et sans intérêt. Je n’en revenais tout de même pas de passer la nuit dernière dans une maison et nous tremblons un peu de recevoir quelque chose sur le crâne.
Ce soir, on a séance de cinéma dans une grange et on joue « La Libération de Paris » avec la division Leclerc et « Narcisse » un film amusant. Si on joue à Safi le premier des deux, va le voir, de même que tu me feras plaisir si tu peux aller au ciné de temps à autre pour te distraire un peu. Demain je vais à Épinal en mission pour quelques heures et je rentrerai en fin de matinée. Après-demain je t’écrirai encore un peu. On commence à donner des permissions de sept jours pour la France, mais pour moi il n’en est pas question encore, d’autant plus que je préfère attendre qu’on en donne pour l’Afrique du Nord, ce qui arrivera bien un jour. Collet est au même régiment que moi mais pas au même bataillon, si bien que je ne le vois pas et ne sais même plus où il est, tout en étant dans les parages. Je vois quelquefois le capitaine Torregroza qui est à l’Etat-major et qui me prie souvent de te transmettre « ses hommages ». Et voilà mes nouvelles du jour.
S’il se met à faire beau, je prendrai quelques photos, mais on ne voit jamais le soleil. Dis-moi le nom des villages où habitaient les Ruelle. Fais une bien grosse bise à ton petit gâté qui doit en effet en profiter parce que son papa n’est pas là pour gronder sa maman, une grosse bise à Jacquie qui est ma petite gâtée, une à mon coquin de Lulu que je voudrais bien entendre me raconter quelques blagues, et une à ma grande Paulette qui va avoir quatorze ans déjà. Je vais essayer de vous faire acheter à tous vos étrennes à Paris par le lieutenant russe Ivanski qui est retourné là-bas et qui est très chic. Sinon je vous enverrai des sous, mais je sais que vous préférez autre chose, n’est-ce pas vrai ? Je vous embrasse tous encore mille fois et toi surtout, mon petit poulet chéri. A bientôt de tes nouvelles. Ton petit mari.
[en marge : Avant de partir de T… mes soldats m’ont offert un porte cigarette en cuir et un joli nécessaire à correspondance avec des cartes-lettres comme celle que je t’ai envoyée ces jours derniers. J’ai conservé toutes tes lettres mais après mon repos ici je les détruirai car le paquet est gros et je ne veux pas qu’en cas de malheur d’autres yeux que les miens les lisent. Cela me fait de la peine car elles vont me manquer mais je crois que je ne puis pas faire autrement. Encore une grosse bise. Ge…]
Notes
La mise en regard du journal de marche du Groupement Tactique auquel il appartient permet de situer la bataille évoquée : Vacqueville – Migneville, entre les 1er et 2 novembre et la zone de repos décrite, très probablement Azerailles. Cette lettre est remarquable par sa précision, sa retenue et sa concordance documentaire.

