Troyes – Mercredi 18 octobre 1944

Période :

Résumé

Georges, immobilisé après son accident, se remet progressivement malgré douleur et fièvre. Il donne des nouvelles rassurantes, évoque lettres et enfants, s’inquiète pour Jean-François et encourage tous. Il annonce un prochain départ vers la division et entretient l’espoir de retrouvailles proches.

Mon cher petit chéri,

J’ai tout l’air d’un grand blessé dans mon lit. Un bandeau autour de ma tête pour soigner mon oreille, ma jambe gauche allongée, depuis deux jours je garde le lit, et j’ai eu hier et avant-hier un peu de fièvre. Aujourd’hui cela va mieux, et ma jambe me fait moins souffrir. Dire que c’est à la visite du copain Clifford que je dois cela ! « Souvenir », comme il dit, le moral reste bon, et dans deux ou trois jours j’espère que tout ira bien. Demain matin je me lèverai un peu pour aller à mon boulot, mais il faudra me faire conduire car ma jambe reste un peu raide.

Ce matin, j’ai aussi reçu ici une grande et bien gentille lettre de Paulette, écrite le 30 octobre de Casa. Merci beaucoup, ma grande fille et je suis content que Lulu et toi vous ayez passé quelques agréables journées à Casablanca. À quand le tour de votre brave petite maman, de Jacquie et de Jean-François. J’ai cru que c’était toi, petite Yvonne, qui écrivais tellement l’écriture de Paulette ressemblait à la tienne.

J’espère qu’après ces quelques jours de si agréables vacances, toutes deux, comme mon gentil petit Jacquou, auront repris avec courage leur travail scolaire, surtout dans les grandes classes où elles se trouvent maintenant. J’attends d’ailleurs avec impatience le résultat des premières mentions.

De toi, je n’ai pas de nouvelles depuis que tu m’apprends que notre petit Jean-François est fatigué. J’en suis un peu contrarié, mais j’espère quand même que ce petit bonhomme a repris du poil de la bête et qu’il est redevenu un grand costaud. Fais-lui donc une caresse supplémentaire de la part de son papa. Et mon Jacquou a-t-elle été une bien grande fille bien sage pendant l’absence de ses sœurs ? Je suis sûr que oui, et je n’en attends pas moins d’elle.

Il est tard ce soir, 21 h 30, et je suis mal installé dans mon lit pour t’écrire. Ne m’en veux donc pas pour cette vilaine écriture. De huit heures à maintenant, j’ai eu la visite de Lamy, Gilles et de Bodard, qui sont très chics pour moi et qui sont de véritables camarades de travail.

Notre déplacement se précise, et nous rejoignons tous la Division à la fin du mois, mais sans que je puisse savoir encore où je vais être affecté. Brrr… qu’il va faire froid en hiver par là-bas. Déjà ici les arbres ont perdu leurs feuilles et l’automne de France, s’il nous donne le plaisir de voir de belles couleurs, n’est pas très agréable surtout pour nous qui ne l’avons pas vu depuis longtemps. Qu’est-ce que ce sera en hiver ! Là-bas je retrouverai Clifford qui, sans être sur le front même, n’en est pas loin, et sera peu derrière nous.

Dimanche, ou plutôt samedi soir, il doit venir me faire une seconde visite, et j’espère être un peu plus alerte pour pouvoir sortir avec lui, et cette fois-ci sans accident.

Nous irons peut-être voir ma sœur Antoinette, dont mon père m’a donné l’adresse et qui, d’après Jeanne, a été très chic lors de la mort de ma pauvre maman, et puis les parents des de Johannis. Mais ce n’est pas encore bien sûr, car cela n’est pas commode de se déplacer en ce moment.

En t’écrivant, je fume ma Camel bien parfumée. As-tu repris goût un peu à fumer une cigarette de temps à autre ? Dis-le moi si tu veux que je t’envoie un paquet ou deux de Camel dans un prochain paquet. Mon petit poste de TSF joue à côté de moi Le beau Danube bleu, et tu dois être en train de l’écouter aussi. Est-ce que ces longues soirées d’automne ne te paraissent pas trop longues ? As-tu de quoi lire le soir ?

Prends bien patience, mon petit chéri, tu verras que je te reviendrai bientôt, et avec un moral si bon que tu auras vite oublié toutes tes misères, avec toutes les responsabilités que je t’ai laissées en te quittant. Tant pis pour leur désir, je préfère que les de Johannis n’aient pas encore leur changement pour Rabat, car cela m’ennuierait terriblement pour toi s’ils partaient avant mon retour. Dis-le leur, et dis à M. de Johannis qu’il peut bien attendre encore un peu…

As-tu reçu toutes les photos que je t’ai envoyées ? Dis-le moi, car je garde les pellicules pour les faire retirer au cas où tu ne les aurais pas eues. Je suis un peu fatigué de rester assis et je continuerai ma lettre demain matin. Bonsoir petite chérie. Dors bien et fais une grosse bise à tous pour moi. Je t’embrasse bien tendrement. À demain.

Jeudi matin

Bonjour, petite chérie. C’est de mon bureau que je t’écris ce matin, ma jambe allongée, et tout de même plus heureux que dans mon lit. Pour changer, il pleut et il fait froid, et on commence déjà à faire du feu dans les pièces que nous occupons.

Henri (Rodrigues) et Guy (Durif) sont en ce moment à l’infanterie avec le capitaine Lebec qui les dresse d’une façon impeccable au point de vue militaire. Je les emmènerai sans doute à la fin du mois avec moi, mais je ne sais pas encore où je serai affecté. Ils sont bien braves et bien gonflés tous les deux, et cela fait plaisir d’avoir un peu l’air de la famille.

J’espère bien avoir aujourd’hui de tes nouvelles et de celles de mon grand fils. N’oublie pas de bien le photographier lorsque tu recevras mes pellicules. Je te ferai un autre colis un de ces jours, mais il faut que ma patte aille mieux pour faire un peu les magasins.

En attendant, soyez tous bien sages et écrivez-moi souvent, car je suis moi aussi si heureux quand je reçois de vos nouvelles. Au revoir, petite Yvonne chérie. Une grosse bise à toute la maisonnée, et deux à Jackie et à Jean-François, qui sont mes deux petits gâtés.

Je t’embrasse mille fois, bien affectueusement.

Georges