Troyes – Mercredi 11 octobre 1944, 21 h

Période :

Résumé

Georges reçoit plusieurs lettres et s’inquiète pour Jean-François malade. Il encourage sa femme à rester courageuse et approuve l’envoi des filles à Casablanca. Il décrit un colis envoyé (cadeaux, soins, fournitures), évoque les lenteurs administratives et espère une permission future vers l’Afrique du Nord.

Mon cher petit chéri,

Je savais bien que j’aurais de vos nouvelles aujourd’hui. D’abord une en retard du 14 septembre. Puis celle 92 du 27, celle de Lulu du 28 et celle 94 du 29 septembre. J’ai été gâté et j’aurai bien à lire dans un moment quand je serai couché. Merci beaucoup de ne pas oublier votre papa et le méchant mari.

Mais je suis ennuyé de savoir mon petit Jean-François malade avec de la fièvre. Comme nous sommes le 11, j’espère qu’il va bien maintenant, mais j’ai hâte d’avoir ta prochaine lettre pour avoir de meilleures nouvelles.

Je vois bien une fois de plus, mon petit chéri, quels soucis tu peux avoir toute seule, mais je te demande encore d’être bien courageuse et calme, et de bien patienter, car ce cauchemar sera vite fini pour tous, tu verras. Tu vois que tes lettres me parviennent vite, et je serais si content qu’il en soit de même des miennes, mais je n’y peux rien et là aussi il faut patienter.

Tu as parfaitement bien fait, — tout ce que tu fais est bien, tu le sais — d’envoyer tes grandes filles à Casa, et la lettre de Lulu dit assez sa joie pour qu’il me vienne à l’idée de faire le moindre reproche. Tu as dû trouver ta maison vide, quoique Jacquou a dû faire sa grande fille. Oui, va mon petit, je reviendrai vite, sois-en sûre, et je te reviendrai plus gentil que je ne l’ai jamais été.

Continue à prendre quand même et contre tout temps patience, je pense bien à toi toujours, et je ne puis oublier et la gentille petite femme que tu es, et mes grandes filles que j’aime tant. Reste toujours ce que tu es pour moi, écris-moi toi aussi souvent quand tu es au calme toute seule, et continue à bien me faire connaître et tes joies et tes peines. Et puis je te promets beaucoup de bonheur et de repos pour après la guerre, ce qui finira bien par arriver, et bientôt, j’en suis sûr.

Les permissions annoncées ne sont valables que pour la France, mais moi j’attendrai qu’elles soient valables pour l’Afrique du Nord comme cela je serai le premier, ou un des premiers, à partir. Pour l’instant il n’y faut pas encore songer, mais cela finira bien par arriver, tu verras.

Aujourd’hui, ton Georges a été fort occupé : il a fait des achats en ville et vous a expédié son premier paquet de France. Dans une boîte métallique soudée par un ouvrier du garage, j’ai mis : quelques journaux de l’Ardèche, qui je pense t’intéressent, un flacon de parfum (Sauzé je crois) pour ma petite femme (attention en l’ouvrant de ne pas tomber le flacon), une trousse pour écolier pour Jacquie (celle où il n’y a pas le grand compas ni une boîte de mines), une pour Lulu avec crayons de couleur, une pour Paulette sans crayons de couleur, la même que Jacquie mais avec un beau compas, une boîte de talc et trois savonnettes pour Jean-François, deux petits paquets de bonbons, une brosse à dents. C’est tout, je crois. Je vous en enverrai d’autres de temps à autre tant que je le pourrai.

Malheureusement, on est bien moins gâté ici qu’en Angleterre comme friandises, et je n’ai pas pu mettre un chewing-gum ou un chocolat. Dans le prochain, je mettrai des crayons de couleur pour Paulette et pour Jacquie et si les deux premiers arrivent en bon état, je ferai prendre et je vous enverrai de même les cadeaux laissés à Paris chez la sœur de madame de Johannis.

Dis-moi aussi les petites choses — les colis ne doivent être ni gros ni lourds — que tu ne trouves pas au Maroc et que je pourrais acheter ici tel que rouge à lèvres, poudre, etc. mais pas de lingerie, car tout est à la carte et je n’ai aucune relation ici, et quand je serai au front ce sera encore beaucoup plus difficile. Mais vous savez bien que je ferai mon possible pour vous faire plaisir, même si je dois être un peu fauché.

Je suis content que Mme Collet t’ait répondu, mais il est au front maintenant et je ne l’ai pas vu depuis longtemps et là-bas cela ne doit pas être toujours bien commode d’écrire. Oui, ta lettre adressée au CAT est non seulement venue ici, mais elle m’a même été transmise par la voie hiérarchique, avec certains passages soulignés au crayon rouge. Ne leur écris plus, ce n’est pas la peine, car j’ai fait refaire la demande et j’espère bien que cette fois-ci, fin octobre ou novembre au plus tard, tu seras payée correctement et avec rappel depuis le 1er juillet.

Sacré petit poulet, qui t’étais si bien mise en colère dans cette lettre : tu ne feras jamais une bonne diplomate, et cela ne m’étonne pas que je sois si malheureux avec toi ! ! ! Méchant Georges, va, dis-le mais en attendant, je te quitte et je t’embrasse quand même cinquante mille fois, bien affectueusement, ainsi que mes trois grandes filles et mon petit loupiot.

Georges

J’ai oublié : dans le paquet, j’ai mis deux rouleaux de pellicules pour que tu puisses prendre, et m’envoyer, beaucoup de photos, surtout de monsieur J-F. Je t’envoie quelques photos que m’a données un de mes soldats, et qu’il avait prises quand on était en Normandie, sans que je m’en doute. Tu ne diras pas que ce n’est pas pris sur le vif : cinq en tout.

Encore une bise à tous, et bonne nuit.