Résumé
Georges écrit depuis sa chambre d’hôtel, dans une ville pluvieuse où il attend courrier et départ prochain. Il évoque finances, colis et photos, s’inquiète des siens à Safi, exprime le manque et l’espoir de la fin proche de la guerre, malgré un quotidien encore incertain.
Mon cher petit chéri,
Je suis un peu plus au calme aujourd’hui et j’en profite pour venir t’écrire avant de dîner, de ma chambre d’hôtel, où je suis sûr au moins de ne pas être dérangé. Le vaguemestre est parti hier à la division et j’espère que demain il m’apportera des nouvelles de mon petit poulet et de la petite bande de loupiots.
En t’écrivant, j’allume une cigarette avec un beau briquet, celui que m’avait donné mon père la semaine dernière et dont il était si fier, te souviens-tu ? J’attends demain ou après-demain la venue d’Henri et du petit Guy Durif, qui viennent s’engager chez moi en faisant de l’auto-stop depuis l’Ardèche jusqu’ici.
Pour nous, toujours cette moche ville où il pleut sans cesse et qui sent l’hiver dans une petite ville de province. Encore rien de nouveau pour notre chargement, qui sera fait de toute façon avant la fin du mois pour nous tous, et moi le numéro un, bien entendu. Rien de nouveau non plus pour les permissions.
Aujourd’hui j’ai fait refaire ma délégation de solde à 5200 francs, au cas où celle du mois de juin se serait perdue, et j’espère qu’ainsi tu ne tarderas pas à recevoir ce qui t’est dû et qu’on me retient d’ailleurs depuis le mois de juillet. Quel rappel tu vas recevoir ! !
En même temps que ma dernière lettre, je t’ai envoyé un mandat de 2000 francs, tu me diras quand tu l’auras reçu. Le premier colis à t’envoyer de France n’est pas encore prêt, car les magasins sont tous fermés ici le lundi. Mais j’ai déjà deux petits rouleaux de bonbons et quelques savonnettes qui n’attendent que le moment de partir pour le Maroc. Demain je m’en occuperai, car je sais trop combien cela vous fera plaisir à tous.
Je t’envoie dans cette lettre un souvenir de notre vie de camping en Normandie, un jour de soleil. J’en aurai d’autres d’ici quelques jours, car je n’ai pour l’instant que les pellicules et il faut que j’en fasse tirer moi-même. As-tu reçu celles que je t’ai déjà envoyées ?
Et vous tous, que devenez-vous ? Le froid ne doit pas être bien loin non plus à Safi, et je te conseille encore d’acheter le plus possible de bois avant l’hiver pour que tu n’aies pas d’ennuis. J’espère que mes trois grandes filles, surtout Paulette et Lulu, se sont bien réhabituées à l’école et qu’elles travaillent beaucoup, beaucoup, pour faire grand plaisir à leur papa et à leur maman. Annoncez-moi, comme l’an dernier, toutes les mentions obtenues chaque semaine et le classement de mon Jacquou à la fin du mois.
Il me tarde tout de même un peu de les revoir, ces trois filles que j’aime bien, et le temps me paraît à moi aussi un peu long d’être si loin de vous. Quant à ce petit diable que doit être mon Jean-François, j’espère qu’il est toujours aussi mignon et que sa maman le gâte toujours bien. Comme je voudrais le voir d’un tout petit coin, ce petit monsieur. Est-ce qu’il grossit toujours régulièrement ?
Et toi, ma petite chérie, je me rends bien compte de tous tes soucis et de ton travail, toute seule, et crois bien que tout cela je ne l’oublierai jamais. Tu verras, tiens, si après la guerre ton méchant mari ne te gâtera pas…
Écris-moi toujours bien régulièrement, car il n’y a que tes lettres qui me rattachent si bien à vous tous, et je suis si content de les lire et de les relire souvent. J’écris, pour ne pas changer, sur ton sous-main donné il y a bientôt un an et que j’ai déjà pas mal usé. Ce sous-main, ta photo sur ma cheminée devant moi, avec celles de mes filles et de mon fils, tout cela me rappelle tant de choses.
C’est bien, tu sais, quand on est loin l’un de l’autre, qu’on s’aperçoit vraiment que quinze ans d’existence commune, quand on s’aime bien, rendent encore plus pénibles les séparations imposées. Malgré tout, mon moral reste bon et je reste persuadé que, malgré le mauvais temps actuel qui gêne les opérations, la guerre sera bientôt terminée et que je vous embrasserai tous bientôt. Quel bonheur ce jour-là et tu n’oublieras pas de me préparer un de ces bons gâteaux que nous mangeons avec tant de plaisir.
Hier, je n’ai pas eu la visite du capitaine Trégusa que j’attendais. Cela ne nous a pas empêché de manger notre poulet américain avec appétit. Aujourd’hui, j’ai déjeuné chez le commandant d’ici, avec un colonel de passage. Un bon petit repas, bien entendu arrosé de bon vin et terminé par du champagne barboté aux boches.
Cette région n’a presque pas souffert de la guerre, et aucune comparaison n’est à faire avec la Normandie où tout est dévasté. On sent que les boches étaient pressés de ficher le camp. Mais que de travail pour l’après-guerre : on n’est pas prêt de revoir la vie facile que nous avons tous connue avant 1939. Si encore les Français s’entendaient bien ! Ce qui console tout de même, c’est de penser qu’on est tout de même plus heureux qu’en 1940 ou 1941 et qu’on sent tout de même la fin de la guerre qui arrive peu à peu.
Pillot est-il toujours à Marrakech dans son emploi si important pour la défense nationale ? As-tu revu le Lieutenant Lévesque ? Pourquoi Claude est-elle allée en pension à Casa ? Je crains bien qu’elle ne s’y fasse guère, car elle était bien gâtée par son papa et sa maman. Tu devrais mettre tes trois filles et Jean-François en pension aussi et me rejoindre par avion dans les environs où je serai… qu’en penses-tu ? Et qu’en pense la maisonnée ?
J’ai assez bavardé ce soir, je m’en vais aller dîner — au volant de ma 15CV 6 cylindres Citroën bien entendu — et ce soir je me coucherai de bonne heure, car je suis toujours un peu mal fichu à cause de mon rhume. Passez tous une bonne soirée et faites de grosses bises à Jean-François pour son papa.
Je vous embrasse tous mille fois, bien bien affectueusement.
Georges
[en PS : Mes soldats m’ont fait cadeau d’un poste de TSF sous accus pour mettre sur ma voiture ou dans ma tente. C’est gentil, et cela me fera plaisir quand je serai avec les autres au front. Après la guerre, on la mettra sur la 7CV Citroën ? Encore une bise à tous.]

