Troyes – Dimanche matin 8 octobre

Période :

Résumé

Depuis son bureau, il raconte ses allers-retours au front, la fatigue et le froid. Son départ est imminent. Il envoie argent et colis, rassure sur un souci de courrier, évoque famille et permissions, et exprime son impatience de retrouver les siens.

Mon cher petit chéri,

C’est de mon bureau que je t’écris aujourd’hui, mon petit poulet. Avant-hier, le lendemain de ma visite au front, je suis retourné encore là-haut voir le génie qui me demandait pour des questions de service, et je suis rentré hier soir un peu fatigué, car c’est à 250 km d’ici et terriblement enrhumé.

Charlot m’a apporté un grog bouillant au lit, et encore un ce soir, pour que je sois en forme demain. Il est vrai qu’il fait aussi froid en ce moment ici, et dans les Vosges, qu’en plein hiver à Safi, et il me faudra bien quelques jours pour m’acclimater.

Mon départ au front se fera d’ici quelques jours, et en tout cas avant la fin du mois, car notre bataillon est dissous et nous devons tous rejoindre pour remplacer ceux qui ont été mis hors de combat, et il y en a hélas quelques-uns. Je te le dirai lorsque le moment sera venu.

En attendant, une bonne nouvelle : à partir d’aujourd’hui on peut envoyer des colis à nos familles, et je vais vite vous en faire un dès demain. Je n’ai pas autant de choses ici qu’en Angleterre, mais je me débrouillerai bien pour vous gâter quand même. Je ne vous enverrai pas les cadeaux achetés à Paris, car on ne peut expédier des recommandés et il faudrait que tu ailles les chercher à Paris, mais ce sera possible peut-être très bientôt.

Par ailleurs, je t’envoie aujourd’hui un mandat de 2000 francs, soit 1000 de ta tante Amélie et 1000 de moi pour mon petit poulet. Tu vois que je m’arrange pour ne pas trop me ruiner.

À propos d’argent, j’ai reçu ce matin ta lettre du 17 envoyée au CAT de Marrakech et que l’on a fait suivre à la division. Sacrée petit poulet, comme je reconnais bien ta façon de parler quand tu n’es pas contente ! Mais pour une fois, tu as fait fausse route, car le CAT de Marrakech n’y est pour rien. Cela ne peut provenir ou que d’une perte de courrier, ou que d’une erreur d’ici. Quoi qu’il en soit, je remets cette question sur le tapis ici et je compte que tu auras bientôt satisfaction.

De toute façon, tu toucheras un rappel depuis la fin juillet et cela te permettra de puiser à la Caisse d’Epargne, tout ce dont tu peux avoir besoin en attendant que cela arrive. Donc ne te fais plus de souci à ce sujet et écris-moi pour me dire si tu as vu cette question se régulariser à la fin septembre. Et surtout, petite chérie, n’envoie plus de lettre au CAT dans le style de ta dernière…

J’ai reçu aussi deux lettres de mes grandes filles : celle de Lulu du 22 et celle de Paulette du 25 septembre. Je souhaite en passant que les miennes aillent aussi vite dans le sens inverse pour que tu sois plus contente. Je suis content de savoir que vous avez passé de bons moments avec Elvire qui, comme tu le dis, n’est pas comme Claudia. Il faudra lui dire de revenir te voir et, si tu le peux, un jour, va passer quelques jours avec elle à Casa, avec ton petit Jean-François bien entendu.

J’aurais moi aussi bien aimé goûter à tous vos gâteaux et je suis sûr qu’ils étaient délicieux. Mais que de bruit il devait y avoir dans ta maison avec tout ce petit monde. Tâche de savoir où est Videau en France. Il doit être dans la région de Belfort, plus au sud que nous. Dis-moi quand même son adresse militaire, on ne sait jamais. J’attends maintenant avec impatience ta lettre que tu devrais m’écrire le jour du départ d’Elvire car il me semble qu’il y a longtemps que je n’en ai pas reçu de toi seule.

Demain lundi je ferai un peu les magasins de T… pour voir ce que je pourrais mettre dans mon colis et je te le dirai dans ma prochaine lettre. Aujourd’hui dimanche, pour ne pas changer, je travaille à mes autos et camions et on en met même un grand coup à cause de notre prochain départ.

À midi j’attends à déjeuner le capitaine Torregrosa (que tu connais pour l’avoir vu à Marrakech) qui vient de la division et qui, allant à Paris pour 24 h, est de passage ici. Il m’a annoncé hier son passage et je suis bien sûr enchanté de l’inviter à déjeuner à ma popote. Notre popote est installée dans une classe de l’école où nous sommes, ainsi que nos bureaux et les dortoirs de nos soldats. Tu peux dire à Jacquie qu’ici les enfants ont de la chance car à cause de notre présence la rentrée des classes est fixée au 1° novembre…

Hier soir j’étais invité à un dîner chez les officiers FFI mais fatigué de mon voyage je me suis fait représenter — comme un grand chef que je suis — par le Lieutenant Lamy. Sur une note de la division, j’ai vu que Philippe avait eu une citation au cours des combats de Normandie, ainsi qu’un de mes anciens élèves de l’IPM de Marrakech. Quant à moi je ne suis pas encore un héros puisque je ne me suis encore jamais battu. Mais je crois hélas que cela aura le temps d’arriver. 

Autre bonne nouvelle : il est question de donner des permissions aux militaires de la 2e DB et peut-être pour l’Afrique du Nord. Si oui tu peux être certaine que je me ferais inscrire dans les premiers et que ma joie serait immense d’aller passer quelques jours avec vous cinq à Safi. Ne crois-tu pas que ce serait vraiment beau ? Je te le dirai quand ce sera décidé. En attendant je demande à mes trois grandes filles d’être bien bien sages et studieuses en classe car je veux et je tiens absolument à ce qu’elles soient de très bonnes élèves. Quant au petit Jean-François, Paulette me fait rire en m’apprenant qu’il s’est aperçu qu’il avait une main. Comme je voudrais le connaître ce petit garçon !Au revoir petite Yvonne chérie. Je t’embrasse mille fois bien bien affectueusement comme je t’aime et cela tu le sais bien n’est-ce pas ? Une grosse bise à Paulette Lulu Jacquou et Jean-François.
Ge