Troyes – Mardi 3 octobre

Période :

Résumé

Voyage en Ardèche et vallée du Rhône, mêlant retrouvailles familiales et absence douloureuse de sa femme. Repas, visites, adieux et projets évoqués. De retour, il espère la fin de la guerre et retrouver bientôt les siens, tout en donnant des nouvelles.

[en marge : Savais-tu que la tante marraine était morte ?]

Mon cher petit chéri,
Je suis rentré ce soir de mon long voyage chez nous, voyage sans incident de route, réconfortant et pénible à la fois. Réconfortant puisque j’ai vu tout le monde, mais pénible puisque tu n’étais plus là et puisque pas mal de changements que tu connais se sont produits un peu partout, et dont je t’ai parlé dans ma lettre écrite de chez ta maman.

Je te raconte, puisque je sais combien cela t’intéresse, la fin de mon voyage.

Dimanche à midi, j’ai déjeuné chez ta maman avec toute la famille Rodrigues : lapin, pommes de terre, salade, raisins (pas de saucisson, ils n’en ont plus), café, pousse-café, gâteau fait par Mme Rodrigues, et champagne apporté par moi.

Puis à 3 h je suis allé à Vals avec Henri chercher mon père, que j’amenais au retour le lendemain à Châlon. Retour à 18 h, petit verre et adieux chez ta tante Mélie, bien peu en train la pauvre. Elle m’a donné 1000 francs pour toi et je te les enverrai dès que les mandats pour le Maroc nous seront permis.

Puis re-petit verre chez Emma, dîner chez ta maman avec les Rodrigues, café avec toute la famille et grands adieux. Emma m’a montré des draps et linge, et chaises et divan qu’elle te gardait, et venant d’un héritage de Mme Puaux.

Le lendemain matin, départ à 8 h. Casse-croûte avec saucisson à La Voulte, et en route avec mon père. De midi à trois heures, nous avons cherché ensemble Clifford à Lyon, en vain car il en est parti pour une destination inconnue. À 18 h, arrivée à Châlon, Jeanne s’est dérangée tant et plus et m’a fait emporter le lendemain de quoi manger pour au moins huit jours : tu la connais, et je n’ai pas pu lui refuser. Guite et son mari mangeaient avec nous. Ils ont un garçon de un an, costaud et mignon au possible, et attendent un autre bébé. Son mari est assez sympa mais quoique affichant des idées communistes ( ?), peu disposé à aller se faire casser la figure comme tant d’autres. Le lendemain, je suis parti à 6 h du matin pour arriver ce même jour, aujourd’hui, à 14 h à T…

Et voilà mon voyage terminé, qui paraît pour moi un rêve fait dans les conditions actuelles, avec toutes les misères que j’ai vues en route, dues aux effets de la guerre, dont la vallée du Rhône a souffert particulièrement. Je suis néanmoins heureux de l’avoir fait, d’autant plus que je ne sais pas si je pourrai le refaire un jour en attendant celui que j’attends entre tous : celui d’aller te revoir et te gâter comme tu le mérites, avec tes grandes filles et notre fils, qu’il me tarde tant de connaître et d’embrasser. J’espère qu’il ne fera pas comme le « Jacques » de Guite, qui s’est mis à hurler en me voyant…

À mon arrivée ici, j’ai trouvé la gentille lettre de Paulette, datée du 20 septembre, plus encore une vieille lettre de juin où tu me parles de ce fils que tu attends avec impatience. J’ai eu aussi une très gentille lettre d’Yves, à laquelle je répondrai un de ces jours, mais je suis ce soir un peu fatigué.

J’espère que ton petit JF va bien maintenant et que sa digestion est meilleure. Mais comme je sais que cela vient de toi, je te demande de bien faire attention à ta santé et à ton calme, en ayant une grande confiance en moi et en la chance qui me suivra toujours.

Pour l’instant d’ailleurs, pas de changement dans ma situation, malgré que la situation des boches ait l’air de se stabiliser provisoirement, et les discours des uns ou des autres laissant encore supposer que la guerre pourrait durer encore plusieurs mois.

Elvire est-elle restée longtemps avec toi ? Je suis content qu’elle ait été gentille avec toi, et si tu peux aller la voir un jour, vas-y, cela te distraira un peu, même en laissant tes trois grandes filles chez Mme de Johannis.

J’ai pensé à elles hier en voyant les gosses aller à l’école dans la vallée du Rhône : vivement la prochaine rentrée.

J’oubliais de te dire que mon père et moi nous sommes allés dimanche après-midi voir mon cousin Eugène à Aubenas et Alice à Villeneuve. Leur fils Guy (17 ans) et Henri le frère de Marguerite vont venir ici la semaine prochaine pour s’engager avec moi. Le petit Daniel est un gars gonflé à bloc, qui a fait le maquis et descendu pas mal de boches dans l’Ardèche, et je l’ai trouvé très sympa. Tous les gens que j’ai vus m’ont chargé de bien t’embrasser, ainsi que les petites et le fils. Que de bises j’aurai à vous donner à tous lorsque je vous reverrai !

Ici, le froid commence à venir, et ce matin une belle gelée blanche couvrait le sol : je ne vois pas venir l’hiver avec plaisir, car je suis devenu frileux. Vivement la fin, que je revienne avec vous tous et que mon petit poulet ait un peu plus de distractions et de bonheur. Prends patience, petite chérie, ce sera pour bientôt, tu verras. Je te joins à ma lettre quelques photos et t’envoie deux lettres que tes parents m’ont remises.

Je vais me coucher maintenant car je suis un peu fatigué. Bonsoir à tous. Jacquou est-elle bien sage à l’école et est-elle avec Mme Pillot ? Je vous embrasse tous mille fois, bien bien affectueusement.

J’ai laissé un peu de linge à Privas et rapporté un matelas de camping pour mon lit de camp. Demain je pense monter au front voir mon commandant, qui désire seulement me parler d’affaires militaires, et je reviendrai après-demain, mais ce n’est pas sûr que je puisse me déplacer demain, car j’ai un travail fou qui m’attend. Encore une bien grosse bise pour toi.