Résumé
De retour à Privas et Vals, il retrouve une famille éprouvée par les deuils et le temps, dans une atmosphère mêlée de tristesse et de réconfort. Voyage sans encombre, retrouvailles, récit du passage de Clifford et souvenirs d’Yvonne nourrissent sa nostalgie et son attachement.
Mon cher petit chéri. Je t’écris ce soir de « notre » chambre chez ta maman. Il est onze heures du soir et je viens de prendre le café chez ta tante Emma. Que de choses à te raconter, des bonnes et des mauvaises, tellement que je ne sais pas par où commencer et que je serai obligé de continuer demain cette lettre que je ne posterai qu’à mon retour au milieu de mes soldats.
L’église que tu connais si bien sonne ses onze coups, aussi lentement que d’habitude et ce soir, tu t’en doutes, j’ai le cafard. Je suis triste pour beaucoup de choses et surtout parce que tu n’es pas là, chez toi, où tu n’es pas venue depuis six ans et où tout respire pour moi ta présence. Je ne veux pas insister, petite Yvonne chérie, mais tu me comprends et je t’aime trop pour que mes sentiments soient autres que ceux qui traversent ce soir mon esprit.
Des mauvaises nouvelles d’abord : la mort de ma mère le 1er mars et sa tombe, cette maison de Vals dix fois plus triste qu’avant et où mon père, vieilli énormément, m’a reçu en pleurant comme un gosse dans un magasin vide de toute marchandise et où les clients n’existent pas. La mort de ta tante Antoinette il y a quelques mois, tes tantes Emma et Amélie terriblement vieillies. Que de tristesse ici malgré les apparences ! Et tous ces jeunes gens de 16 à 20 ans, mitraillette à l’épaule, qui jouent aux soldats sur les routes sans même l’apparence d’une discipline quelconque. Le père de Marguerite et tant d’autres devenus officiers dans des unités où tout le monde prenait ses galons et où les gradés étaient plus nombreux que les soldats. Pour cela mon voyage ici est triste, triste mais quand même réconfortant.
Car tout de même, voici de bonnes nouvelles.
D’abord le voyage aller : excellent, à travers une France plus belle que jamais, et malgré trois éclatements de peneus (sic !) sans accident (tu connais ton chauffeur). Il est vrai que ma voiture, une V8 cabriolet a été mise en bon état au départ de l’Est et qu’elle, je l’espère au moins, se comportera bien au retour fixé à après-demain à 7 h du matin.
Arrivé à Châlon avant-hier après-midi à 7 h j’ai cherché dans toute la rue de Places, ignorant que c’était le N°37, mon beau-frère et ma sœur. Puis j’ai réussi à les atteindre au moment où Auguste rentrait. Il m’a d’ailleurs pris pour un sale type et m’a reçu plus que froidement ne pensant pas du tout à moi et ne me reconnaissant pas. Juge de sa surprise ensuite. Il était seul avec Simone et m’a appris que Jeanne et son fils se trouvaient à 15 km dans la campagne. On y est allé aussitôt tous les trois. Pleurs de ma sœur, surprise, une brave sœur fanée et vieillie par la mort de sa mère qu’elle aimait tant. Enfin nous avons soupé et couché chez elle, Auguste et moi dans le même lit, pour partir le lendemain à 6 h du matin. Ils m’ont appris, nouvelle sensationnelle, que Clifford était passé à Vals et à Privas et qu’il était à Lyon…
La suite à demain, je suis fatigué, bonsoir poulet…
Dimanche matin. Bonjour petit chéri, je suis dans ta chambre et assis à ta petite table je continue ma lettre commencée hier au soir dans mon lit. Départ de Châlon à 7 h du matin et arrivé à Lyon vers 10 h, j’ai vainement cherché de 10 h à midi le copain Clifford qui, sans doute, a dû quitter cette ville. Lyon a tous ses ponts coupés sauf deux remis en état à la hâte et je te prie de croire que ce n’est pas beau à voir. La traversée du Rhône est d’ailleurs très difficile sauf en un ou deux endroits, en utilisant les rares ponts qui existent.
Je suis arrivé à La Voulte vers trois heures et demie après-midi. Surprise de tous, joie ensuite. La maison Rodrigues est plus que jamais une véritable usine commerciale et je crois fort que là, les affaires ne doivent pas trop mal marcher. Tous en parfaite santé et Cricri mignonne au possible, sauvage au début mais vite apprivoisée par quelques chewing-gum et bonbons (la veinarde, hein Lulu et Jacquie !). Chez eux je ne me suis guère arrêté et je suis arrivé à Privas à 6 h pour voir ta maman, heureuse et émue comme tu dois le comprendre. Elle était prévenue par téléphone de La Voulte et m’attendait avec Albert dans son magasin. Quelques minutes après mon arrivée je repartais à Vals pour chercher mon père. Il était seul en train de manger une assiettée bien maigre de carottes et son émotion a été immense en me voyant, passons !.. Je l’ai obligé à se changer et l’ai ramené aussitôt à Privas où un bon dîner (lapin, cèpes, etc.) nous attendait chez Elise. Le soir, je couchais avec mon père ici dans notre chambre et le ramenais hier à Vals et passais la journée entière avec lui, sauf une petite échappée en fin de matinée pour aller dire bonjour à Paulet, terriblement vieilli lui aussi. Ils ont deux gosses bien portants, beaucoup de travail et continuent à mener leur vie bien simple d’avant cette guerre.
Aujourd’hui les Rodrigues viennent dîner (déjeuner) chez ta maman. Après-midi je retourne à Vals chercher mon père, car partant demain matin à 7 h je l’amènerai bessif à Châlon où il se changera un peu les idées. Si tu étais là, tu m’approuverais bien, n’est-ce pas ?
Parlons un peu de Clifford : il était ici il y a quinze jours aujourd’hui, en jeep venant de Lyon je crois. Il est allé voir d’abord mon père, l’a embrassé et lui a donné la plupart des photos qu’on lui avait envoyées ainsi qu’une lettre de moi qu’il avait reçue d’Angleterre et où je lui donnais pas mal de nouvelles. Puis il a conduit le papa en jeep à Privas après lui avoir laissé cigarettes, rations etc. tu le connais !.. C’était le soir. À Privas, réception enthousiaste car il était le premier américain à venir ici et puisqu’il était notre ami, tu parles. Ils ont tous soupé à la gare. Il a poussé sa petite chanson en disant que c’était une que nous aimions bien, et a couché chez Emma. Le lendemain il a raccompagné mon père et est reparti. L’impression qu’il a faite est évidemment magnifique et l’animal a réussi à gagner son pari puisqu’il est arrivé avant moi. Comme je voudrais le rencontrer !
Et voilà donc l’essentiel de mon voyage dans l’Ardèche, qui sera terminé demain matin. J’ai apporté ici quinze bouteilles de Champagne réparties un peu partout et trois qui sont gardées par ta maman lorsque tu viendras ici, plus quatre bouteilles de Courvoisier, des cigarettes et deux caisses de ravitaillement américain. C’était beaucoup, mais réparti entre Châlon, La Voulte, Privas et Vals il ne reste plus grand chose à chacun. Le moral de tous est bien meilleur que celui qu’ils avaient en 1942 et Albert lui-même semble un des plus costauds de tous. En t’écrivant de ta chambre hier soir et ce matin, je m’imagine que tu es en bas et que nous passons ici des vacances. Comme il me tarde que tu puisses venir voir un peu ta maman et tous ici. Inch’ Allah l’été prochain, n’est-ce pas ?
Dire qu’on s’est battu aussi dans l’Ardèche c’est presque incroyable, n’est-ce pas vrai ? C’est pourtant réel et ce sont les FFI et maquis qui ont fait ici un gros boulot préparant l’arrivée des troupes françaises venues d’AFN. Peu de dégâts à Privas, le viaduc d’Alissas a sauté, l’asile avait été transformé par les boches en hôpital. Le Pouzin est à moitié démoli mais on est loin, heureusement, de toutes les ruines que j’ai vues en Normandie et ailleurs.
Et voilà. Demain lundi 2 octobre, rentrée des classes, comme je pense à mes grandes filles, à qui je demande encore d’être de très bonnes élèves ! La photo de mon petit J-F a fait fureur ici. Je leur ai lu ta lettre du 8 juillet, le premier jour où tu t’es levée et où tu dis que ton fils est adorable… et ne me ressemble pas (cette lettre m’a tellement déplu que je l’ai encore dans mon portefeuille).
Au revoir, petite femme chérie. Je t’écrirai encore bientôt et t’enverrai des photos. Mille bises à tous et surtout à mon petit poulet.








