Résumé
Installé près de Paris, l’auteur décrit une vie très active entre gestion des véhicules et missions avec les F.F.I., ponctuée d’allers-retours dans la région. Il évoque l’ambiance de fête malgré les difficultés de ravitaillement, ses camarades retrouvés, et exprime son affection en attendant un prochain départ vers le front.
Mon cher chéri,
Je suis dans ma chambre, assis à une petite table près de la fenêtre, pour profiter du restant de jour, car l’électricité est coupée ici, et je viens bavarder un peu avec toi avant de me coucher. Hier, ma lettre a été interrompue par un planton venu me chercher pour aller chez mon commandant : rien de grave, bien sûr, mais le résultat a été que j’ai eu doublement de travail dans l’après-midi. Je suis en ce moment fourré en plein dans les bagnoles, camions, jeeps, etc., et cela me rappelle mes anciennes fonctions à la division, et ne me déplaît pas.
Par ailleurs, mon travail m’appelle souvent à l’extérieur. J’ai en effet pas mal à faire avec les F.F.I. pour des voitures qu’ils ont prises aux Allemands, ou aux autorités et même aux usines des environs. Ce matin, par exemple, je suis allé à Paris, Versailles, Rueil, sans avoir bien le temps de m’arrêter hélas mais cela m’a fait plaisir, tu t’en doutes. À Paris, j’ai vu… Raimu se baladant à pied, un parapluie au bras. Je me suis arrêté pour lui demander si c’était bien lui et je ne m’étais pas trompé. Ne trouves-tu pas que c’est amusant et j’aurais bien voulu que les petites soient à ma place, n’est-ce pas, Lulu ?
Je n’ai pas eu le temps de faire les magasins pour vous tous, mais cela ne tardera pas, je vous le promets, et si je ne peux vous faire un colis, je vous dirai au moins ce que j’ai pu acheter. Car je t’en dois des cadeaux à toi mon petit poulet : naissance de Jean François, anniversaire, fête, quinze ans de mariage, sans compter tous ceux de mes filles. Je vais me ruiner, mais j’ai plus de 6000 francs à dépenser et ce sera tout pour vous.
Nous mangeons maintenant en petite popote, cinq officiers seulement : le lieutenant de Bodard, qui était en Angleterre avec moi, le lieutenant Lamy, un lieutenant russe dont j’ignore le nom car il est arrivé d’aujourd’hui (ou polonais, je ne sais trop), l’aspirant Gilles instituteur en Algérie, et moi. J’ai retrouvé aussi mon ancien chauffeur Charlot, de Marseille, qui s’est fait mettre à la porte de là où il était pour une bonne cuite, et que j’ai réussi à repêcher au passage.
Et ma vie continue ainsi, en attendant un prochain changement, car les départs sont nombreux et mon tour ne tardera guère. Que te dire de tout ce que je vois ici, tu l’imagines sans doute. Dans l’ensemble, peu de dégâts dus aux bombardements, à part le Grand Palais brûlé. Seules les voies ferrées ont souffert du fait des bombardements alliés, ce qui prouve que les Anglais et les Américains savaient ce qu’ils faisaient.
La vie est difficile, beaucoup, ici au point de vue du ravitaillement, et mes cigarettes, mes chocolats et mes bonbons sont appréciés, tu peux le croire, je n’en mange plus pour tous les donner. Si en Normandie on ne manquait de rien, la vie devait être bien dure ici, et il faut souhaiter que le ravitaillement ira vite en s’améliorant. Les magasins ne semblent pas trop vides, mais je ne les ai pas encore vus de près. Je voudrais bien pourtant le faire pendant une après-midi entière au moins, et si j’étais avec un certain petit poulet il me faudrait bien au moins huit jours, n’est-ce pas ?
De partout, des drapeaux français, anglais ou américains, partout des airs de fête qui montrent la joie de tous ces Français. Beaucoup de soldats de chez nous sont campés au bois de Boulogne, sur les avenues et même sur les places. Partout, la foule des Parisiens autour qui les fêtent en s’intéressant à notre beau matériel. Pendant ce temps, le gros de la 2e DB fait du boulot ailleurs, et je pense que je ne tarderai pas à y aller.
Aujourd’hui, j’ai eu ta petite lettre du 17 août où tu es ennuyée de ne pas avoir de mes nouvelles. Cela doit correspondre à mon départ d’Angleterre, mais j’espère que tu as reçu mes lettres depuis. J’ai eu aussi la gentille lettre de Paulette du 20 août — cela ne met pas longtemps au fond -, avec un si beau dessin de son livre anglais. Merci toujours de ne pas oublier votre capitaine qui vous aime bien et pense toujours à vous.
Mais il ne faut pas, petite femme chérie, te faire trop de souci lorsque tu restes sans nouvelles de moi. La question du courrier en est une très difficile quand on se déplace, et ce n’est pas si mal du tout qu’on puisse s’écrire quand même. De mon côté, je te promets encore de t’écrire souvent, même par lettres brèves si je n’en ai pas le temps.
Je suis heureux de savoir mon petit Jean François si beau bébé et je voudrais tant le voir de près pour de bon. Et mon petit Jacquou ? Ce doit être une bien grande fille maintenant, fais-lui deux bien grosses bises de son papa chéri, qui la remercie beaucoup pour sa lettre si mignonne. Quant à Paulette et Lulu, je suis sûr que le Club Nautique les aura prises souvent, mais j’espère qu’elles n’auront pas pour cela oublié de travailler un peu, car les vacances sont bientôt finies, hélas, et je veux qu’elles soient de bien bonnes élèves.
Je t’envoie un papier que tu vas adresser à la DIP en demandant le paiement de la prime de naissance de Jean François. Ne l’oublie pas. As-tu reçu ma nouvelle délégation de solde ? Donne bien le bonjour aux De Johannis, à Mme Videau et aux Ruelle. Videau doit certainement être dans le Midi de la France, et tu verras que Clifford sera capable d’aller à Privas avant moi, comme ce sera amusant.
Bonsoir, petit poulet. Je n’y vois plus et je vais me coucher en pensant à toi, à mes grandes filles et à notre petit Jean François. Une bien grosse caresse à tous, et pour toi les meilleures de ton méchant mari qui ne t’aime plus.
Ge
[en PS : Pense à écrire à Privas car je suis sûr que cela sera bientôt possible, une grosse bise.]
[Dimanche matin, 8 h : je me lève et, avant d’aller au travail, je viens te dire bonjour. A 11 h grande cérémonie à l’hôtel de ville à l’occasion de l’anniversaire du 3 septembre 39. Mais le reste du temps au boulot. Bon dimanche petite Yvonne et une grosse bise à tous.]

