Résumé
Georges décrit l’installation de l’unité après un voyage éprouvant et une période d’attente sous forte chaleur, à proximité d’une ville méditerranéenne. La vie se déroule sous la tente avec un travail soutenu et des restrictions de sortie. Il évoque les conditions de campement et s’inquiète surtout de la santé d’Yvonne et des enfants.
Mon cher petit poulet. Période d’attente où il fait bien chaud sous le soleil méditerranéen, à 18 km de la ville. Nous travaillons toujours ferme. Notre arrivée a eu lieu avant-hier à dix heures du soir, après un voyage éreintant. En arrivant, il a fallu s’installer de nuit, faire notre cuisine et monter les tentes. Hier, notre journée a été occupée par l’installation. Nous sommes sur un terrain très tourmenté, sur une pente de colline ensoleillée, et hélas à l’abri du vent, et je regrette bien de ne pas avoir mes shorts. Cette nuit, à 3 h, nous sommes allés à l’épouillage (je n’en avais pas !) et à la douche chaude, ce qui prouve bien qu’on ne restera pas longtemps ici. En attendant, défense de sortir d’ici, et à plus forte raison d’aller en ville, même pour les officiers.
Nous couchons dans de très grandes tentes américaines qui sont ici à demeure, et je dors très bien dans un lit de camp américain et un « belding »* que j’ai reçus au départ. Un « belding » c’est une grande toile genre bâche, avec de nombreuses courroies pour mettre sous les couvertures et, en cas de départ, envelopper toute la literie.
Nous nous sommes tout de même un peu calmés dans notre boulot : si ça pouvait durer ! Malheureusement, je crois bien qu’on ne me fera pas long feu ici. Nous avons hérité à la division d’un régiment de fusiliers marins : cette fois il ne nous manque plus rien. Je t’annonce encore que notre nourriture n’est plus aussi bonne qu’avant, puisque nous devons prendre les vins à l’intendance et que les menus ne varient guère de ceux des soldats.
Quelle chance, le facteur m’apporte à l’instant ta dernière lettre, ou plutôt la première que je reçois ici de toi. La poste marque le 7 avril, je vais la lire et continuerai ensuite… Merci chérie de ta bonne lettre, mais cela m’ennuie terriblement de penser que tu sois ainsi fatiguée. Comment diable cela se fait-il ? Fais-toi toujours bien voir, non seulement par Ruelle mais aussi par Méténier. Que t’a dit la sage-femme après la visite qu’elle devait te faire ? Tâche de t’arranger pour que Méténier assiste aussi à ton accouchement. En attendant, ma petite chérie, soigne-toi bien sérieusement et reste la plus calme possible.
Et ma grande Paulette, que diable couve-t-elle ? Soigne-la aussi correctement et n’hésite pas à demander l’avis du toubib et à suivre ses conseils. Il n’y a donc que Lulu et moi que nous portons bien… Cette vie de camping ne me fera d’ailleurs pas de mal. En attendant, j’ai la figure brûlée par le soleil et à peine un léger rhume de cerveau. Pour la Saint-Georges, je ne verrai pas les danses de mes filles, hélas !
Attention que tout le remue-ménage de tes filles ne te fatigue pas trop. Demande à M. Biton ou à un menuisier de M. de Johannis de venir arranger ton roule-doux. Oh ! que je regrette de ne pas avoir profité de ma permission avant mon départ ! Manque de pot, dirait Yves ! As-tu de ses nouvelles ou de ses parents ?
Au revoir mon chéri, embrasse bien tes filles pour leur papa, soigne-toi toujours très bien et pense souvent à ton grand Georges qui t’aime bien beaucoup et qui n’oubliera jamais sa petite femme si gentille, une bise de moi.
Notes
Belding, transcription approximative du mot anglais bedding désignant la literie.

