Oran – Dimanche 16 avril matin

Période :

Résumé

Georges écrit un dimanche de Pâques passé loin de sa famille. Heureux d’avoir reçu des lettres de Yvonne et des filles, il les encourage à s’entraider et à veiller à la santé de leur mère. Toujours dans l’attente d’un départ pour l'Angleterre, il évoque la vie du camp et l’espoir d’événements imminents.

Ma chère petite chérie. J’ai encore un petit moment ce matin et j’en profite pour t’écrire encore un peu, car je ne sais si cela me sera toujours possible dans les jours à venir. J’ai eu ce matin ta lettre, ou plutôt vos lettres de dimanche dernier. J’ai été heureux comme un petit fou de lire les lettres de mes grandes filles et de mon petit poulet. Le dessin de Lulu m’a bien fait rire, et celui de Paulette était bien réussi.

Et oui petite chérie, un drôle de dimanche de Pâques que nous aurons passé l’un et l’autre : toi avec ta fatigue habituelle, et moi en plein travail et d’énervement, et puis séparés l’un de l’autre, alors que je m’étais bien promis de le passer bessif à Safi. Et combien de temps cela va-t-il durer ? Je compte bien que cela finira bientôt et que je pourrai enfin reprendre ma place auprès de ceux que j’aime bien.

Tu vas me faire le plaisir de dire à Lulu de t’apporter ton café au lit tous les matins, pour remplacer un peu papa. J’espère que ma grande fille Paulette va mieux maintenant, et que toi tu te reposes toujours comme il faut ; attention de ne faire aucune imprudence, tu verras que cela finira bientôt.

Et tes petits meubles, tu ne m’en parles pas : envoie donc un petit mot au bonhomme par Ahmed, et insiste pour qu’il te fasse le tout immédiatement et en lui rappelant la promesse qu’il m’avait faite. Je ne me rappelle plus son nom mais je te l’ai écrit une fois ou deux.

N’oublie pas de demander à Madame Videau de bien te seconder. Je crois même qu’elle ferait bien de s’installer le plus tôt possible chez toi, au cas où il t’arriverait quelque chose. Pour moi, rien de changé depuis ma lettre d’hier, mais le changement n’est certainement plus qu’une question d’heures, puisqu’il a déjà commencé pour d’autres de chez nous. Il se pourrait bien que ma prochaine lettre — que tu recevras quand ! -soit faite sous d’autres cieux. Je ne te parle pas de la peine que j’ai souvent à cette occasion, en pensant à toi et à mes grandes filles. Tu me connais assez pour la deviner, et je préfère, en ce moment essayer de faire disparaître le cafard en forçant mes sentiments et en m’évitant de penser.

Je suis persuadé que de très grands événements se préparent et que nous aurons un grand rôle à jouer, et notre rôle sera couronné de succès, j’en suis sûr. Nos voisins, les marins, sont très chics avec nous et nous nous amusons à nous rendre de mutuels services. À midi, trois officiers de chez eux viennent déjeuner avec nous et on se partagera nos sardines, nos pois cassés et notre singe. Où sont-ils les bons gâteaux de Safi ? As-tu pu te procurer des pommes de terre ? Dis à monsieur le maire que le capitaine compte sur lui pour que le ravitaillement de sa famille soit assuré. Je n’ai pas vu passer les cloches à Temara, dis-le à mon Jacquou, mais elles sont passées à 2 km de notre camp et on les voyait à peine, à peine… Une grosse bise à chacune de mes filles.

Pour toi mon cher petit chéri, je t’envoie mes plus affectueux et tendres baisers. Sois bien calme et pense bien beaucoup à ton petit mari qui t’aime et qui pensera toujours à sa petite vonvon.