Résumé
Par un dimanche ensoleillé au camp, Georges raconte sa journée solitaire et le réconfort que lui apportent les lettres d’Yvonne. Il évoque des nouvelles d’amis et de connaissances, espère pouvoir venir à Safi à Pâques et lui demande de conserver des documents importants.
Mon cher petit chéri. Un beau dimanche aujourd’hui qui ne vaut pas le dernier puisque j’étais avec toi à Safi. Mais enfin tu dois être heureuse toi aussi de voir ton grand ami le soleil. Du coup ce matin, et quoique dimanche, je me suis levé à 8 h, lavé et rasé dehors au soleil, changé impeccablement quoique n’ayant pas mis de cravate, et tout cela avec l’idée bien arrêtée de passer mon dimanche ici. Rabat est plein de militaires et les cafés comme les cinémas à peu près inabordables. Quant à Casa, c’est tout de même trop loin pour y aller sans motif valable. Nous avons bien un camion de permissionnaires, mais il part d’ici le samedi soir et rentre le lundi matin, ce qui m’obligerait à coucher deux nuits, et impossible bien sûr. Donc ce matin je reste ici et après-midi, j’irai peut-être faire un petit tour en jeep ou à pied, mais pas trop loin parce qu’on devient très sévère pour cela maintenant.
Hier matin j’ai eu ta gentille lettre censurée de mardi dernier, partie de Safi le 15 et arrivée ici le 19. Tu ne peux t’imaginer comme tes lettres me font plaisir. Comme tu me le dis, cela nous permet de nous voir vivre et nous donne un peu l’illusion que nous sommes ensemble.
Pour moi, je relis toujours tes lettres au moins deux fois, et mon plus grand plaisir est de les relire une dernière fois le soir juste avant d’éteindre l’électricité. Hier soir même j’ai lu ta dernière à la lampe électrique de poche, notre groupe électrogène étant en panne. Marrant d’entendre ma Jacquou trouver que son papa a de la veine d’avoir une jeep ! Fais-lui une bien grosse bise pour son papa et dis-lui d’être bien sage à la maison et à l’école, de bien apprendre ses leçons et de bien faire ses devoirs pour faire un grand plaisir à son papa chéri. J’espère aller vous voir à Pâques pour deux jours, si je ne viens pas en auto je te télégraphierai pour me faire retenir une place retour à la CTM, mais comme la dernière fois je ne le saurai guère qu’au dernier moment.
Je te joins à ma lettre celle de la DIP et ma récente réponse. Tu vois que je n’ai guère l’intention de me laisser faire quoique il faudra certainement céder sur une attribution fictive de poste. Conserve-moi très précieusement ces deux lettres car elles pourraient avoir plus tard une grande importance. Je te joins aussi un avis de crédit pour la Banque, que Rabat aurait dû t’envoyer au lieu d’être à moi. Fais-en ce que tu veux. Alors que je leur ai envoyé mes changements d’adresse, ils en sont toujours à la Cie Régionale. Maintenant quelques petites nouvelles intéressantes. D’abord, vendredi à midi j’ai eu la visite inopinée du mari d’Yvette qui venait me chercher — miracle, car il paraît assez radin — pour déjeuner avec lui au restaurant à Salé où il est en pension. Enfin j’y suis allé entre midi et 2 h en treillis assez sale d’ailleurs. Là j’ai eu l’occasion de rencontrer une pléiade d’Ardéchois, les Théron d’abord que tu connais, partis à Rabat mais habitant Salé dans une villa qu’ils ont fait construire, mangeant au restaurant à midi. Lui a fait de la résidence forcée à Midelt et n’a qu’un désir : celui de se faire mobiliser et de préférence à la 2e DB, mais je crois que son administration lui met quelques bâtons dans les roues.
Ensuite j’ai vu à ce même restaurant un jeune Privadois, évadé de Privas il y a quatre mois et engagé aux parachutistes. Il s’appelle Bacconnier et habitait l’Ouvèze. Il ne connaît malheureusement pas tes parents. Il paraît que « messieurs les boches » occupent la caserne et font l’exercice sur la place, orgueilleux au possible dans les rues. Le ravitaillement est à peu près le même que lorsque j’y suis allé, c’est-à-dire pas brillant. Il a pu s’échapper de France avec deux autres Privadois : Bourgeat habitant près du Royal-cinéma et Serverol dans la maison au-dessus de chez Dorne. Je n’ai pas vu ces derniers, tous trois ont à peu près 19 à 22 ans au plus.
Par ailleurs, hier à Rabat j’ai enfin trouvé Mme Lacroix. Je lui ai fait une visite de cinq minutes et voilà les nouvelles apprises. Le commandant Jourdan est à Meknès comme commandant du CAT. Ce n’est pas très brillant ni glorieux et il doit regretter sa Légion étrangère, mais il n’est plus jeune. Il vient tous les 15 jours à Rabat et je compte le voir samedi prochain dans l’après-midi. Quant à Lacroix, encore plus excité qu’avant, il vient d’être muté d’office pour politique, de Rabat à Khouribga, et évidemment cela ne lui plaît pas.
Pourtant si ça s’arrête là ce n’est pas très méchant puisqu’ils ont là-bas un superbe logement qu’ils n’occupent d’ailleurs pas encore. La prochaine fois que j’irai chez eux je bavarderai plus longuement car j’y suis resté à peine dix minutes. Leurs gosses sont superbes. Il paraît que les Fabre ne se plaignent pas trop, ayant toujours leur traitement et leur logement.
Tu vois mon petit chéri que ma lettre du dimanche a été bien longue. Passe une bonne journée et repose-toi toujours bien. J’espère que Lulu m’a envoyé hier une gentille lettre. Embrasse-les toutes trois pour leur papa. Et pour toi, bien sûr, mes meilleures caresses de ton mari qui t’aime.
Vite une lettre encore.

