Témara – Lundi 21 à 17h

Période :

Résumé

Depuis le camp, Georges donne des nouvelles de sa vie quotidienne et de ses sorties à Casablanca chez son frère Lucien. Il s’inquiète de la santé d’Yvonne, évoque l’envoi de colis et espère venir la voir début avril, tout en lui renouvelant son affection et en pensant aux enfants.

Ma petite femme chérie. Je m’absente un moment du boulot pour venir dans ma tente et t’écrire un peu. Hier j’ai reçu ta lettre de jeudi dernier, censurée une fois de plus, avec celles de mon petit Jacquou. Dis-lui que c’est une grande fille et que son papa a été bien content de lire ses gentilles petites lettres. Tu me parles de soleil à Safi et tu as de la chance car depuis quelques jours, c’est surtout du brouillard que l’on voit ici toute la journée et s’il ne fait pas froid, ce n’est tout de même pas très agréable. Tu me dis que Yves est déjà en Italie. Je suis sûr qu’il en est content et il sera allé plus vite que moi car nous n’avons toujours rien de décidé pour un départ dont tout le monde parle mais dont il n’est jamais officiellement question.

Je t’en préviendrai à temps. Mais tu oublies de me parler de la santé et tu sais que cela m’occupe beaucoup. Je t’ai dit je crois que samedi j’avais vu madame Lacroix qui n’a pas la méthode de piano 3ème année mais qui m’a promis de remuer tout Rabat pour t’en trouver une et même l’envoyer directement à Safi lorsqu’elle l’aurait. Samedi après-midi j’irai dire petit bonjour au commandant Jourdan qui doit venir passer le dimanche à Rabat. As-tu reçu une caisse envoyée par la CTM ? J’espère qu’elle te sera arrivée en bon état et qu’il ne manquera rien. Par ailleurs je t’ai cherché un peu de tout ce que tu m’as demandé mais je n’ai trouvé pour l’instant que du Lucimail. Je chercherai encore et ferai mon possible, tu le sais bien, pour t’envoyer ou t’apporter tout ce que tu me demandes, et même davantage. Ne te fais donc pas trop de souci à ce sujet. Après-demain mon capitaine part en permission à Alger pour quinze jours. Je vais donc être un grand patron pendant cette période et donc beaucoup plus libre. J’en profiterai pour pousser une pointe jusqu’à Safi le premier dimanche d’avril et au retour de mon patron on reparlera de ma permission, si tu préfères que je la prenne à ce moment plutôt que de risquer de l’avoir ou de la perdre en juin ou en juillet. Je te préviendrai bientôt de mon arrivée dès que j’en serai sûr et je m’arrangerai pour ne pas repartir si tôt le lundi matin, et en espérant qu’on pourra aller ensemble au cinéma le samedi soir. Dimanche après-midi j’ai profité d’un camion qui descendait pour aller à Casablanca où je suis arrivé vers 17 h. Je suis allé à pied de la place de France chez Lucien où il y avait encore Yvette et son mari, toujours par ici. Le soir Lucien nous a encore invités à dîner à la Comédie où je crois qu’il a l’habitude d’aller souvent. Il y avait Elvire, Lucien, Yvette et son  mari, et un jeune homme voisin de Lucien ouvrier à l’Aviation et moi. On a assez bien mangé et je suis revenu ici en partant toujours en camion militaire vers 10 h pour arriver vers minuit. J’étais un peu fatigué mais content d’avoir ainsi passé mon dimanche. À l’aller je m’étais arrêté chez les Picard qui une fois de plus étaient à Casa et je leur ai laissé un petit mot. J’y retournerai un de ces jours. Dimanche prochain nous allons en camion avec mes soldats passer la journée à Ifrane. Je dirai bonjour à toutes nos connaissances et je te raconterai notre balade lundi. Un autre dimanche nous irons sans doute à Marrakech, dans deux ou trois semaines. C’est moi qui ai fait ces propositions à mon grand chef, et elles ont été acceptées d’emblée. Cela fera plaisir à tous nos militaires qui s’ennuient le dimanche ou qui passent leur temps à boire ou à faire des bêtises, et à moi aussi bien entendu car le dimanche ici est certainement le plus sale jour de la semaine car la vie de camping lorsqu’elle se prolonge peut devenir un peu monotone.

Depuis que j’ai tes draps, je dors bien mieux ici et mon ordonnance me tient bien mes affaires propres. Il les fait repasser par le tailleur de l’escadron et je ne puis laisser traîner quelque chose sans que ce soit immédiatement lavé et repassé. Après la guerre nous le prendrons comme fatma…  Tu as bien fait de donner à celle-ci mes 50 francs et je les ajoute à ta note. As-tu reçu les 1000 balles que je t’ai envoyées la semaine dernière ?

Ne t’ennuie pas trop sans ton méchant mari, petit poulet et occupe-toi toujours bien du travail et de la conduite de tes grandes filles. Après la guerre je te récompenserai de toutes tes misères en étant un mari modèle que tu aimeras de plus en plus et qui te gâtera bien et à tous points de vue. Je n’oublie pas que ton fils t’occasionne bien des petites misères et tu verras que tu ne le regretteras pas. Je ne sais pas toujours te dire ou t’écrire ce que je pense de toi mais je voudrais que tu saches bien et de plus en plus que tu es pour moi la plus gentille femme que j’aurais pu trouver et que toujours, même loin, je vivrai en pensant à toi et en t’aimant toujours beaucoup. Caresse bien les trois filles pour moi et reçois de ton grand Georges ses plus affectueuses bises, écris-moi encore souvent.