Résumé
Le 18 janvier Georges essaie de consoler sa petite Yvonne, parle de ce garçon dont il souhaite tant la venue et dit qu’il sera un bon mari, un bon père, etc… Il attend la réponse à sa demande de mutation chez le Gal Leclerc.
Mon petit chéri.
J’ai vu ce matin madame Tixier qui s’en va à Safi demain et ce soir je dois lui remettre un mot pour toi. Tu vois que je profite de toutes les occasions. Comment vas-tu depuis hier ?
Tu sais petite Yvonne que je veux que tu sois, malgré tes soucis que je comprends et qui me peinent au fond aussi, contente quand même. Je sais les mauvais moments que tu auras à passer, et je comprends très bien que tu ne sois pas heureuse à certains moments. Et pourtant vois-tu il est des choses contre lesquelles on ne peut rien et qu’il vaut mieux encore les prendre comme elles sont. Je ne parle pas du plaisir que je pourrais avoir et je sais que tu m’aimes assez pour le comprendre, mais il s’agit de toi en l’espèce et de toi seule qui m’occupe plus que tout au monde et je ne veux pas que tu sois malheureuse. Peut-être qu’après tout, il vaut mieux qu’il en soit ainsi et tu verras que quelques mois seront vite passés. Quant aux difficultés à venir, je suis sûr que tout marchera bien quand même et je voudrais tant que tu partages un peu mon optimisme à ce sujet.
En ce moment et par suite de la guerre qui nous sépare nous ne pouvons profiter l’un et l’autre, de la vie en commun. Ne vaut-il pas mieux en profiter, ne serait-ce que parce qu’il en est ainsi, de cette séparation pour me donner ce fils que j’ai toujours souhaité et que tu ne peux plus me refuser. Transforme donc ta peine en une confiance sereine et oublie tes soucis pour ne penser qu’à toi et à nos petites que l’un et l’autre nous aimons tant. Tu verras qu’après la guerre — et ce sera bientôt — nous pourrons l’un et l’autre et ensemble, repartir pour une agréable vie qui, excluant sans doute les fougues de la jeunesse, sera tout de même des plus agréables. Quant à moi je te promets bien d’être et de devenir s’il le faut un bon petit mari dont le seul souci sera de rendre heureuse sa petite femme que j’ai toujours bien aimée.
Du courage petit poulet et surtout plus de gros soucis comme celui que tu m’as montré dimanche et que je ne veux plus revoir, malgré toute la joie que j’ai eue de t’avoir longuement sur mes genoux. Un homme est certes un personnage bien compliqué mais il est bien difficile de se faire autrement que ce que l’on est et je te demande de me pardonner de tout ton petit cœur des peines que j’ai pu involontairement te causer. Dis-moi donc dans ta lettre de jeudi que tu me pardonnes et je serais heureux. Dis-moi aussi que tu deviens raisonnable au sujet de ce qui t’arrive et je serais si heureux, et je suis sûr que toi aussi tu seras plus heureuse car malgré tout il faut que tu le sois.
J’ai fait hier un bon retour et bien entendu mon absence a été complètement inaperçue. Je recommencerai à l’occasion. Ce matin j’ai téléphoné à Delage : ma demande est enfin arrivée à Rabat et on n’attend plus que l’avis du Général Leclerc. Cela ne tardera plus sans doute, mais, pour toi petite vonvon, je ne ferai rien maintenant pour changer mon sort persuadé que je serais consolé si je peux rester au Maroc avec la possibilité de te voir le plus souvent possible sans jamais te faire des misères, je te, je te le promets bien mon petit chéri.
Les Gabanelle m’ont reçu aussi gentiment que d’habitude. À midi j’ai mangé chez eux des coquilles de poisson et des pigeons. Je leur ai offert de payer mes repas, mais qu’est-ce que j’ai pris !! M. Gabanelle me prie de te dire qu’il joue mieux que toi au bridge puisqu’il n’a jamais perdu 13F50 en une partie comme toi chez les Ruelle… Ils ont l’intention si tout va bien chez toi, de prendre ensemble huit jours de perm à Safi au mois d’août et je leur ai dit que j’en serais très heureux. Ils vont s’occuper de t’avoir, pour mon prochain départ à Safi, un peu de café, un peu de lard, des allumettes et peut-être du savon. Tu vois comme ils sont gentils ! Écris-moi une gentille lettre mercredi et dis-moi tout ce que tu as sur le cœur pour que j’essaie de te consoler et de t’encourager car je ne veux plus que tes jolis yeux pleurent comme dimanche.
Au revoir mon petit chéri, à vendredi au téléphone, écris-moi vite et sois bien raisonnable. Une grosse bise aux filles et pour toi une bien affectueuse caresse de ton petit mari.



