Hull – Lundi 10 juillet après-midi

Période :

Résumé

Chargé de responsabilités, il commande temporairement un camp et plus de 500 hommes, avec un travail intense et fatigant. Satisfait de cette confiance, il décrit un camp confortable près d’une ville anglaise. Toujours sans nouvelles, il s’inquiète pour la naissance de son fils et exprime son affection pour sa famille.

Mon cher petit chéri,
Plus on est un grand chef, et plus on a du travail qui vous empêche d’écrire souvent à sa petite femme. Depuis trois jours en effet, je suis un grand chef, hum ! hum ! Je commande seul deux compagnies d’infanterie, plus une section auto, et par conséquent le camp entier où nous sommes installés. J’ai sous mes ordres trois lieutenants, deux sous-lieutenants, cinq aspirants, tu te rends compte ! Mon commandant m’a fait confiance pour cela et je suis heureux à ce point de vue.

Mais par contre j’ai énormément de travail et de responsabilités, et depuis trois jours, levé à six heures, couché à onze heures ou minuit je ne me suis pas arrêté de faire des inventaires, d’organiser l’ensemble, car j’ai ainsi plus de cinq cents soldats à diriger. Peu à peu tout se tasse, aujourd’hui cela va déjà mieux et je crois que demain ou après-demain la machine pourra tourner rond. Peut-être mon grand commandement ne durera-t-il pas, mais enfin j’en suis heureux et sois certaine que je ferai du bon boulot à ce sujet, car il ne s’agit pas de prendre tout à la rigolade, lorsque le moment approche pour nous de nous diriger vers la France.

Je t’ai décrit un peu dans une dernière lettre notre camp : il est magnifique et dépasse de cent coudées n’importe quel camp militaire français. Les Anglais sont aussi sympathiques là qu’ailleurs et déjà un ménage voisin du camp, avec qui j’ai bavardé quelques minutes hier soir, m’a prêté un poste de TSF pour la popote des officiers pendant notre séjour au camp. Je ne suis pas encore sorti en ville, mais lorsque j’aurai le temps cela sera très facile, car les autobus à deux étages passent tout le temps, toutes les deux ou trois minutes, devant l’entrée du camp pour joindre le centre de la ville, dont nous sommes séparés par une jolie, très jolie banlieue de villas et de petits magasins.

Un défaut cependant, les villas sont toutes les mêmes, et heureusement qu’il n’y a pas trop d’alcool dans ce pays, car je me demande comment un homme ivre ferait le soir pour reconnaître sa porte. Les piétons aussi sont nombreux et les curieux devant notre camp ne manquent pas, au grand désespoir d’ailleurs de mes sentinelles à qui il est interdit de parler. Les femmes aussi sont plus jolies et plus nombreuses qu’à nos anciens villages, on sent déjà la ville, mais je me suis juré d’être sage toujours en attendant la vie civile, et je sais que tu as confiance en moi sans avoir besoin d’insister. Oh puis zut, j’ai autre chose à faire et n’ai pas le temps de penser à autre chose qu’à ma petite femme que j’aime bien et à mes gosses qu’il me tarde de revoir. Les misses et les women ne m’intéressent pas, je préfère ma petite blonde à moi, même lorsqu’elle me dit que je suis un méchant mari et qu’elle me déteste.

Ce qui m’ennuie aussi beaucoup, c’est que je n’ai toujours pas de nouvelles de toi depuis tes lettres de fin mai. Même pas un télégramme m’annonçant la nouvelle de la naissance de mon fils. Bon Dieu, c’est à croire que la cinquième colonne joue encore pour retarder l’arrivée de nos lettres !!! J’ose espérer cependant que tout s’est bien passé et que tu es bien portante maintenant, que notre fils est bien beau et qu’il te ressemble pour cela. Je l’aime déjà beaucoup sans le connaître, et peut-être un jour pourras-tu m’envoyer une photo.

Mes grandes filles et Jacquou, l’amour de son papa, passent-elles de bonnes vacances ? Je pense qu’elles n’ont pas le mauvais temps que nous avons ici et qu’elles profitent bien du Club Nautique, de la plage et du soleil. Et je suis sûr que mon Jacquou va apprendre à nager cette année ! Il me tarde beaucoup d’avoir de vos nouvelles, un mois et demi pour recevoir des lettres, qu’est-ce que ce serait si j’étais à l’autre bout de la terre !

Hier soir j’ai acheté pour toi une petite boîte de poudre de riz, à côté du camp, « Evening of Paris » (soir de Paris). Je te l’enverrai avec un prochain paquet. Au revoir, petit chéri, écris-moi toujours bien souvent, car tes lettres finiront bien par arriver et je serai si content d’en avoir beaucoup ! Une bien grosse caresse à mes filles et au petit Jean-François de leur papa, et pour toi bien sûr les meilleures de ton petit mari qui t’aime beaucoup, beaucoup. J’ai hâte de te demander un petit sourire !