Hull – 19 juin 1944

Période :

Résumé

Heureux de recevoir plusieurs lettres et un colis, il remercie et réclame d’écrire souvent. Inquiet de la censure, il annonce sa mutation au CID, moins confortable et incertaine. Il espère des nouvelles de la naissance et envoie bientôt un paquet. Nostalgique, il pense à sa famille.

Mon cher petit poulet chéri, j’ai reçu aujourd’hui de tes nouvelles, inutile de te décrire ma joie ! Ce matin en effet, notre vaguemestre m’a apporté la gentille lettre de Lulu avec le dessin du petit frère sous les feuilles de vigne, ma foi fort bien réussi, puis ta lettre 33 du 16 mai où était jointe celle de Clifford, et celle n° 35 du 22 mai. Le numéro 34 manquait mais j’espère en avoir d’autres demain car la cargaison de courrier n’a pu être tout distribuée. Merci mon petit chéri, de tes si gentilles lettres toutes plus agréables les unes que les autres ; elles me font toujours du bien et je te demande de m’écrire bien souvent de la même façon. Je suis vraiment navré que ma lettre où était celle de la DIP ait été censurée. J’espère qu’il n’y en aura pas d’autres car j’essaie d’être plus prudent qu’avant notre départ d’Afrique du Nord et c’est pourtant tellement dur de tenir sa langue, ou plutôt sa plume ! Ton abonnement à « Paris » doit être en effet fini et je regrette de ne pouvoir t’y réabonner moi-même mais fais-le toi, car ce n’est pas une grosse somme et cela te permet d’avoir chaque semaine un peu plus de quoi lire.

Lorsque tu m’écrivais tu étais me disais-tu « bien lourde » j’espère que tu es redevenue svelte maintenant et plus contente. Pense à m’envoyer un bulletin de naissance et à en envoyer un à la DIP pour demander la prime de naissance. Merci de la photo de Clifford : j’espère pouvoir moi aussi t’en faire parvenir de moi une ou deux que le Lieutenant Chareton a prises ici. Je n’ai pas reçu la lettre explicative annoncée, ce doit être celle qui manque. Je l’attends pourtant avec impatience comme je te l’ai déjà écrit.

Reçois-tu régulièrement mes lettres ? J’espère qu’elles ne sont pas déchiquetées ou supprimées par la censure et je te promets de t’écrire bien souvent, ne serait-ce qu’un petit mot. J’ai décidé de t’envoyer un petit paquet pour toi et les filles et je vais faire si possible quelques petites emplettes pour te l’envoyer avant la fin de la semaine. Je compte bien que, quoique non recommandé, il t’arrivera en bon état et je mettrai à l’intérieur la liste de ce qu’il contiendra.

J’ai reçu aujourd’hui aussi ton petit colis : short, chaussettes, lames de rasoir et dentifrice, le tout en bon état. Merci beaucoup petite Yvonne, j’ai étrenné ce soir le short au tennis car il a fait très beau aujourd’hui.

J’ai tout de même ce jour une occasion de plus d’avoir le cafard. Je viens en effet de recevoir ma mutation pour le CID (Centre d’Instruction Divisionnaire), où j’aurai sans doute des fonctions plus en rapport avec mon nouveau grade et aussi plus en rapport avec mes capacités car la réparation des chars et des moteurs n’est guère mon fort, à comparer avec les autres ingénieurs qu’il y a autour de moi. Cela vient à la suite de ma nomination, car il y avait ici un capitaine de trop, le dernier bien sûr et je déménagerai demain ou après-demain. Continue à m’écrire à la même adresse jusqu’à nouvel ordre quand même. Là-bas nous faisons le métier vraiment militaire : tirs, exercices, etc… avec des soldats et du personnel destinés à servir de renfort, moi aussi, au moment de la bagarre. J’espère y avoir une compagnie à commander mais je n’en sais rien encore. En tout cas ce que je sais c’est que pour moi finie « la vie de château » car nous vivons là bas dans la tente, nous nous levons tôt etc… On s’habitue pourtant aux bonnes choses et d’autre part je m’étais habitué à ma vie d’ici. Je quitte quelques bons camarades, dont Denis, et je ne sais pas qui je vais retrouver. C’est d’autant plus ennuyeux que cela ne pourra être qu’une étape dans ma vie militaire et que je finirai certainement ailleurs, au régiment du Tchad je l’espère puisque je suis « un soldat de marine » comme dit la chanson. Le village où je vais se trouve à environ 14 miles du nôtre et nous campons en plein air à 500 m du village voisin, où il n’y a même pas un court de tennis…

J’espère te donner plus de détails sur ma nouvelle situation dans ma prochaine lettre. Mais cette mutation m’ennuie en ce moment.

Tu as bien fait d’écrire en France et je t’en remercie. J’espère que bientôt cette comédie bien triste sera finie et que nous pourrons ensemble aller embrasser et voir un peu notre famille. Dans quelques jours nos filles sont en vacances, veinardes. Comme je voudrais être avec vous toutes. Il me tarde d’avoir des nouvelles de notre petit Jean-François (pourvu que je ne me trompe pas mais tant pis si c’est une fille je l’aimerai bien quand même pas vrai Jacquou ?) et de savoir aussi comment l’événement s’est passé. Peut-être seras-tu remise à peu près lorsque tu recevras cette lettre. Mais je t’en prie petite chérie ne commets aucune imprudence et ne te presse pas ni de nager, ni de jouer au tennis ni de trop te fatiguer en voulant bien nettoyer ta maison. Vois-tu souvent madame Videau ? J’espère qu’elle a toujours de bonnes nouvelles de son sympathique mari. Et Yves que devient-il ? Et Pillot, est-il mobilisé, où ?

Depuis hier le temps s’est mis au beau ici et c’est tout de même plus agréable. Je pense que cela continuera surtout maintenant que je vais revivre sous la guitoune ! J’ai passé hier la journée de dimanche à travailler dans mon bureau et le soir après dîner, Denis et moi avons fait une petite promenade à pied à travers la campagne, qui nous rappelle tant les jolis coins de France. Ce soir je t’écris de ma chambre avant de me coucher car il est près de 11 h et il me tarde de relire tes lettres dans mon lit. Fais une grosse bise à nos grandes filles, au petit Jackou et au petit frère. Je penserai à tout le monde en préparant mon petit colis : j’ai déjà quelques bonbons, quelques chewing-gum et du chocolat.

Passe une bonne nuit et pense que ton méchant mari t’aime bien beaucoup et qu’il lui tarde tant de te revoir… et de redevenir civil après la victoire. Bonjour aux de Johannis, à madame Videau et aux Ruelle. Bonsoir petit poulet, je t’embrasse mille fois bien bien tendrement

Vite d’autres lettres de toi. Encore une bise. Envoie-moi une autre photo de toi et des filles : celles que tu voudras cela me fera plaisir.