Résumé
Angleterre, 4 juin 1944. Georges attend avec anxiété des nouvelles de l’accouchement. Il décrit un quotidien confortable sous régime américain (logement, repas, loisirs), le mauvais temps et ses activités. Derrière le ton léger, domine l’impatience du mari et du père.
Mon cher petit chéri. C’est dimanche 4 juin aujourd’hui : où en est la question du fils ? Je commence à être inquiet de ne pas avoir de tes nouvelles et j’espère en recevoir bientôt. Annonce-moi vite l’arrivée de ce fils,… ou de la quatrième fille, car je suis très impatient d’avoir de tes nouvelles et surtout bon courage et repose-toi bien après en n’étant pas pressée de quitter le lit pour faire des acrobaties.
Dans quatre jours c’est l’anniversaire de mon poulet et je sais pas encore si je pourrais t’envoyer un petit colis car cela ne nous est pas permis pour l’instant mais console-toi on peut toujours envoyer de l’argent et je ne manquerai pas de le faire dès que j’aurai de la galette, car on n’est pas encore payé et on vit toujours sur des avances qu’on nous fait au jour le jour. Je pense que vous êtes toutes les quatre en bonne santé, et peut-être tous les cinq. Vous devez déjà respirer le bon air de l’été et apprécier le bon soleil. Veinardes va, car ici, c’est un monsieur qu’on ne voit jamais. À peine quelquefois l’aperçoit-on à travers les nuages. Chaque jour, chaque nuit il pleut et bien rares sont les moments de vrai beau temps. Pourtant pour les gens du patelin, c’est un printemps magnifique ! En attendant j’ai repris le gros tricot « Roosevelt » d’hiver et je le supporte bien.
Nous sommes toujours plus heureux d’être dans cette région qu’au Maroc et pour nous, en dehors du boulot qui ne manque pas bien sûr, nous menons toujours notre vie de château (il ne manque plus qu’une belle châtelaine blonde aux yeux bleus). Ma chambre est maintenant en ordre et c’est de là que je t’écris aujourd’hui. Dans un coin, mon lit, en face une grande table avec couverture qui me sert de bureau (avec ton joli sous-main vert), de l’autre côté la cheminée et le chauffage central et en face une armoire style caisse que j’avais à Temara sous ma tente.
Bien entendu, j’ai bu mon café au lit comme tous les matins à 7 h. Puis j’ai pris un bon bain chaud et après avoir fait ma toilette je suis allé au rez-de-chaussée pour le petit déjeuner : chocolat au lait, porridge, pain blanc grillé, beurre, confiture. Tu vois que ce n’est pas mal et le plus fort est que nos soldats mangent comme nous… et qu’ils n’en reviennent pas, surtout les indigènes. Nous sommes ainsi tous ravis d’avoir le régime américain et le moral de tous s’en ressent heureusement. Les gens du village sont aussi gentils avec nous et je suis déjà bien connu car tout le monde me salue avec grand respect. J’ai distribué partout des citrons, produit introuvable ici, et cela m’a valu la sympathie de tout le monde. On voit déjà de nos soldats sortir bras dessus, bras dessous avec des petites jeunes filles et cela m’amuse bien sans me faire envie car « un seul être me manque… »
J’ai fait hier la connaissance de l’instituteur de l’endroit qui est très chic et qui va me donner trois ou quatre fois par semaine, à partir de ce soir, et gracieusement, des leçons de langage. Il faut te dire que je cherche toutes les occasions pour parler et j’espère que, si l’on reste un ou deux mois ici encore, je pourrais me débrouiller convenablement lorsque, après la guerre, je t’emmènerai en Amérique chez Clifford et peut-être bien dans cette région qui est toujours tant ravissante. Il y a ici deux courts de tennis en gazon. Séris et moi (les deux inséparables) on s’est fait prêter hier deux raquettes et on a fait de 8 h à 8 h ½ le soir une petite partie d’entraînement. C’est assez agréable comme sol mais faute d’entraînement et de bonnes raquettes, on a joué tous deux comme des mazettes. À deux heures après-midi on a rendez-vous avec deux Américains et deux joueuses du village pour essayer de faire un jeu ou deux mais il pleut en ce moment et je ne sais pas si le temps le permettra.
Avant hier après-midi je suis allé en Jeep dans la grande ville voisine au bord de la mer du Nord, à environ 30 km de chez nous, pour le service bien entendu. C’est encore un centre qui a bien souffert du bombardement de 1941 mais où la vie continue calme et toujours active. J’ai voulu acheter des bonbons, des gâteaux, du chocolat : impossible car tout est rationné. Les magasins sont absolument pleins de marchandises qui te feraient envie (robes, chaussures, sous-vêtements, bonbons, gâteaux etc…) mais tout est rationné ce qui fait que chacun a de tout un peu et qu’ici dans ce beau pays que j’admire, le marché noir n’existe pas du tout. Pour nous militaires, nous avons la NAAFI (Navy, Army et Air Force Institutes), c’est-à-dire un foyer ou coopérative réservée où nous pouvons acheter, mais là seulement, ce dont nous avons besoin, tout en étant nous-même rationnés : un paquet de cigarettes par jour par exemple. J’ai acheté en ville quelques cartes amusantes pour mes filles et je vais les leur envoyer par la poste civile parce qu’il n’y a aucun secret dessus et je pense que cela leur fera plaisir.
Pense à m’envoyer ma tenue française, tu me feras bien plaisir car nous voulons nous montrer impeccables aux yeux de tous ces gens si sympathiques et qui nous donnent tant l’exemple d’un patriotisme farouche et collectif, car il n’y a pas d’embusqués ici.
Au revoir petite chérie, passe un bon dimanche ainsi que tes grandes filles et pense bien à ton Georges qui ne t’oublie pas et t’aime bien.
Annonce-moi vite la bonne nouvelle et surtout sois bien raisonnable pour te laisser soigner raisonnablement. Une grosse bise à toutes les quatre.
Ge
Si tu trouves à m’acheter un petit agenda de poche (ici il n’y en a pas) pour marquer mes souvenirs, fais-le et après la guerre je pourrai plus facilement revivre avec toi les principales étapes de mon absence. Dans les deux petites boîtes il y a une pommade pour la peau genre Inosepta : je te donne enfin le renseignement que j’avais toujours oublié. Une grosse bise.


