Résumé
Georges est inoccupé, impatient de partir. On apprend que la traversée pour l’Angleterre durera 13 jours. Sa seule occupation c’est la plage, à 12km du camp, et les saôuleries pour les soldats. Ils ont entendu une canonnade au loin sans plus d’information.
Mon cher petit chéri. Bonjour, je suis toujours là, et cela commence à devenir désespérant. Je n’imaginais pas du tout un départ fait de cette façon, mais nous n’y pouvons rien. Ce qui nous ennuie certainement le plus, c’est d’être dans un coin terriblement poussiéreux et sans moyens de locomotion pour en sortir. Heureusement que la plage est très proche et que nous y passons presque toutes les après-midis. Hier encore, nous y sommes allés avec un lieutenant à pied (12 km environ). L’eau y était un peu froide par hasard, mais cela nous délasse.
Au retour, nous avons dîné dans un petit restaurant de village fréquenté évidemment par des militaires de toutes sortes. Peu à peu, le temps s’écoule ainsi, mais cela me met en boule de penser que demain sera notre cinquième dimanche dans ce coin si charmant ?! Dire que certains d’entre nous sont arrivés à destination pendant qu’on fait du sur place : treize à quinze jours de voyage, il faut compter. Tu seras donc prévenue lorsque mes lettres cesseront de t’arriver.
Je t’écris de mon bureau, c’est-à-dire une grande tente américaine, une caisse comme siège et une autre grande caisse comme table. Il y a cependant devant moi une machine à écrire, américaine pour ne pas changer, et devant la porte un superbe planton kabyle qui attend patiemment mes ordres… que je ne lui donne plus car plus rien à faire depuis plusieurs jours. Les quelques soldats qui nous restent s’ennuient aussi terriblement ici malgré la distraction de la plage, et cela se termine souvent par des saouleries, car le pinard est la seule chose qui ne manque pas ici.
Depuis ma visite à Safi, je n’ai pas pris de bains chauds, rien que des douches, et tu peux croire qu’il me tarde de me fourrer dans une baignoire. Hier, je n’ai pas eu de lettre de toi. Que deviens-tu, petite chérie ? J’espère bien avoir de tes nouvelles, et bonnes, ce soir, et je te demande, même si tu ne reçois pas de lettre de moi de quelques jours, de continuer à m’écrire régulièrement car tes lettres me suivront régulièrement par avion, et je serai si content à l’arrivée d’ouvrir le gros courrier de ma petite femme et de mes filles. Hier soir, je relisais la lettre de ma Lulu. Tous les détails qu’elle me donne sur votre vie me font bien plaisir, mais quoiqu’elle dise, je ne veux pas que le bavoir soit pour Françoise, mais pour Jean-François. J’espère que la visite de l’inspecteur s’est bien passée. As-tu vu Monsieur Sicre ? Est-ce vrai qu’Yves doive revenir en Afrique du Nord ? Si oui, comment cela se fait-il ? Est-ce que les amours avec Marianne deviendraient sérieux, puisque Lulu parle de fiançailles ? Et pour Pillot, y a-t-il quelque changement en vue au sujet de sa mobilisation ? Où doit-il rejoindre ? Cela me ferait rager qu’il soit mobilisé à Safi même, mais il faut s’attendre à tout de lui.
As-tu vu Pandelé, et as-tu bavardé un peu avec lui ? Lui seul aurait pu te faire comprendre la méthode de notre départ, dont on ne peut pas parler par lettre, à moins qu’il n’ait même pas cherché à comprendre. Hier pendant toute l’après-midi, de la plage où nous étions, nous avons entendu une forte canonnade lointaine, dont nous ignorions les causes. Il faut bien se rappeler de temps à autre qu’on est en guerre et que nous ne sommes pas là pour enfiler des perles. Comme tu me le disais dans ta dernière lettre, il faudra bien qu’on fiche vite les boches à la porte de chez nous, et je crois bien que notre division va en être pour un bon coup.
Quelle joie lorsqu’on mettra les pieds en France, et lorsque, même en roulant jour et nuit si c’est possible, je pourrai aller faire un tour rapide à Privas et à Vals. Mais quelle joie encore plus grande lorsque je reviendrai en te disant : « je suis civil ». Patientons, petite chérie, ce sera pour bientôt. En attendant, accorde-moi toute ta confiance pour ma fidélité, comme moi je t’accorderai tout le temps la mienne. Je veux que notre façon de vivre séparés l’un de l’autre, sans aucun reproche, nous rapproche, pour ainsi dire, encore davantage.
Au revoir, petit poulet. Fais une grosse caresse à chacune des filles pour leur papa. Dis au Jacquou que je penserai à sa belle poupée, que j’achèterai à Londres, Paris ou Berlin et que j’aime bien quand elle m’écrit. Je t’embrasse toi bien, bien tendrement.

