Témara – 5 avril

Période :

Résumé

Georges décrit la vie sous la tente et les repas à la popote, seul moment de détente de la journée. Il souffre de la séparation et doute de pouvoir venir à Safi à Pâques à cause du travail et d’un déménagement. Il évoque son rôle dans l’escadron, l’aménagement de sa tente et renouvelle son attachement à Yvonne et à leur famille.

Ma petite chérie. Je sors de table et, avant de me coucher, je viens t’écrire un peu plus longuement qu’hier, comme je te l’avais promis. Comme toujours, nous mangeons assez bien à notre popote, plutôt trop quelquefois, mais c’est le meilleur moment de la journée pour nous qui vivons sous la tente, et il faut le comprendre. C’est un véritable moment de détente et l’on ne se presse jamais de sortir de table.

Voici le menu de ce soir : apéritif, soupe de poireaux, pommes de terre sautées, bifteck, salade, fromage, oranges, vin, « jus » de café et liqueur. Comment peux-tu ensuite t’étonner que notre repas nous revienne à 25 à 30 francs ? Cela ne fait rien, je préférerais manger chez moi, auprès de vous toutes que j’aime bien et qu’il me tarde de plus en plus de revoir.

J’ai souvent le cafard, le soir tu sais, d’être séparé de toi et de mes filles depuis si longtemps déjà. Où il est bon dieu le temps où je ne t’aurais pas quittée pour un empire ! Le plus triste de l’histoire, c’est que je me demande encore quand je vais pouvoir aller à Safi. Mon capitaine n’est toujours pas rentré, notre déménagement, s’il est prévu n’est pas encore fixé, et il se pourrait toujours qu’il ait lieu lundi prochain, et tu peux croire que ce n’est pas une petite affaire. En somme, tout un tas de raisons qui risquent fort de m’empêcher de passer le dimanche de Pâques avec vous.

Comme c’est jeudi demain, et qu’il y a de fortes chances que ma lettre ne te parvienne pas avant lundi, je t’enverrai de toute façon un télégramme vendredi soir. Ceci est pour une visite rapide à Pâques. Quant à ma permission, mon commandant est d’accord pour me la donner bientôt, mais me demande d’attendre encore une semaine au moins toujours à cause du gros travail qu’on a actuellement. Donc patiente encore quelques jours, et l’essentiel sera si je ne loupe pas cette perm avant le grand départ. Est-ce bien clair tout cela, petit poulet ?

Ma vie ici continue toujours pareille. Mon escadron marche, sans fausse modestie, très correctement maintenant, et je regrette presque de n’en pas rester le grand patron, puisque le capitaine Emile doit normalement reprendre sa place à son retour de permission. C’est dommage, car j’ai la conviction d’être aimé de tous et de faire mon boulot bien correctement, alors qu’après mon rôle sera plus amoindri, mais intéressant quand même, car je deviens prétentieux depuis que j’ai mon 3e galon…

Ma tente s’est aménagée et ressemble maintenant à une chambre correcte. Nous sommes bien deux dedans, mais le lieutenant qui est mon voisin couche tous les soirs chez sa femme à Rabat, et en fait je l’occupe seul. Je me suis fait fabriquer, style caisse, une penderie et une petite armoire, grande à peu près comme une armoire à pharmacie, et qui me sont bien pratiques pour mettre mes vêtements et mes objets de toilette. On m’a fait aussi un superbe lit de camp en tube métallique, et cela a libéré le nôtre, que je te rapporterai, et qui est bien arrangé maintenant. Il ne me manque qu’un matelas à acheter (si je pouvais trouver un matelas pneumatique ! ) car je vais être obligé de rendre celui que m’a prêté mon patron dès qu’on déménagera. Tu vois qu’au point de vue installation, je ne suis pas trop mal, mais tu sais bien ce qui me manque encore…

Aujourd’hui, j’ai vu Bernardet qui, avec ses cheveux blancs, est caporal-chef près de chez moi, toujours à la 2e DB. Il est divorcé d’avec sa femme et c’est lui qui a la charge de ses deux gosses. Comme cela change de ce que tu me dis dans ta dernière lettre si gentille : que seule la famille compte avant tout !

Oui, mon petit chéri, mets-toi bien cela dans la tête car je suis sûr que c’est là la seule formule de la vie heureuse, et moi, me sachant aimé de ma petite femme qui par ailleurs aime son chez elle et le préfère à tout, je pourrais plus facilement supporter la séparation qu’on ne peut encore prédire et qui durera combien de temps ? Et n’est-ce pas une belle chose que d’être séparés l’un de l’autre et de vivre quand même l’un pour l’autre, comme nous le faisons et comme nous le ferons toujours, n’est-ce pas, chérie ? Ce sont là les vrais bonheurs de la vie en commun, et je suis bien sûr que cet idéal dépasse de beaucoup les faux plaisirs des sorties, des bals, ou de cette vie frivole qu’il m’arrive trop souvent de constater autour de moi !

Comme je suis sérieux ce soir, petit poulet ! Ne m’en veux pas, tu sais bien maintenant, toi aussi, qu’on a des moments où il faut penser sérieusement pour lutter contre le cafard et supporter raisonnablement une séparation.

Et comment vas-tu en ce moment ? Je n’ai pas eu de tes nouvelles aujourd’hui et il me tarde d’être à demain pour recevoir ma longue lettre de toi. J’espère qu’avec ce beau temps mes trois filles passent de bonnes vacances et qu’elles sont toujours bien gentilles avec leur maman. Je compte sur toi et sur elles pour qu’elles profitent de ce long répit pour se mettre à jour de tous leurs travaux d’école. Mon Jacquou fait-elle des progrès en lecture ? Où en est-elle ? J’espère avoir une lettre bientôt pour « mon papa chéri ». Je suis sûr que Lulu est bien gentille maintenant et qu’elle a pris de bonnes résolutions pour la rentrée, et je serais même heureux qu’elle me l’écrive.

Et notre petit Jean-François, fait-il toujours des misères à sa maman ? Dis donc, je trouve que tu écris bien souvent à M. Clifford… méchant mari va, mais ne t’en fais pas, c’est pour rire.

Demain matin, je vais à Rabat et tâcherai de voir le fils Ruelle pour l’emmener avec moi si je venais passer 24 heures à Pâques, ce qui me paraît bien étonnant.

Cette fois-ci, je t’ai fait une longue lettre, quoique pas très gaie ; elle te fera certainement plaisir. Ce que je regrette, c’est d’écrire si mal et de si mal exprimer ce que je pense quand il s’agit de cette petite Yvonne que j’aime plus que tout au monde. Fais une bise à mes filles pour leur papa qui les aime bien. Je t’embrasse bien tendrement.

Bonsoir chérie, je vais me coucher en pensant encore à toi.