Résumé
31 juillet, il raconte sa visite chez ses parents, sa mère en fauteuil, son père décharné, et la misère ambiante, la boutique vide.
Ma petite femme chérie,
Je suis à Vals depuis hier matin, où je suis venu avec ta maman. Ma plus agréable surprise a été de trouver une bien gentille lettre de mon petit poulet, et tu peux croire que je l’ai lue et relue, car il me tarde toujours d’avoir de tes nouvelles. Vivement que je sois de retour pour te revoir. Nous avons donc trouvé à Vals Jeanne, Auguste et leur petit Bob, gentil petit garçon de trois ans, et j’en voudrais bien un aussi, mais voilà…
Ma mère sur un fauteuil, m’a fait beaucoup de peine à voir. Mon père, vieilli au possible, est maigre et voûté : c’est déjà un vieillard et tu sais que je suis quand même bien heureux d’avoir pu les embrasser pour nous tous. Le magasin est vide, vide complètement, pas un bonbon, ni gâteau, rien, rien. Mon père fait une fois par semaine cent ou deux cents galettes à la farine de châtaigne qu’ils vendent trois Francs pièce, et c’est avec cela qu’ils vivent. Bien entendu, le ravitaillement pour eux est bien difficile, car mon pauvre père n’est pas très débrouillard. Et tout cela est encore bien triste.
Jeanne et Auguste vont bien et m’ont raconté beaucoup de choses de la zone occupée. C’est à ne pas y croire, et j’en aurai des choses à vous dire à mon retour.
Ta maman est retournée à Privas hier soir. J’ai couché chez Mme Girard dans une belle chambre du bon vieux temps, car la maman y avait retenu deux chambres : une pour Jeanne et une pour moi. Ce matin, à 9 h, je suis allé à Aubenas voir Paulet. Il a maigri de vingt-trois kilos depuis la guerre et a été plus qu’heureux de me voir. Sa femme se porte maintenant assez bien, et ils ont un petit garçon de huit mois bien mignon. Après midi, Auguste mon père et moi irons promener un peu pendant que Jeanne et son fils resteront avec la maman. Il fait horriblement sec et chaud à Vals, et vous êtes mieux à Casa qu’ici. Jeanne a apporté pour les petites une jolie boîte de jeux que je leur porterai à Casa si elles sont bien sages avec leur maman et si elles ne se disputent pas. Tu me le diras dans ta prochaine lettre.
Demain matin, au car de 6h, le seul du matin, je compte aller à Privas, d’où nous irons avec ta maman à La Voulte, et dimanche au Teil et à Meysse avec les Rodrigues, car les cars ne roulent pas ici le dimanche.
Je reviendrai à Vals mercredi et jeudi, où Elvire et ses gosses reviendront pour voir Auguste et Jeanne. Pour mon retour, je voudrais prendre le bateau direct Marseille–Casa, qui part, je crois, le 8 et arrive à Casa le 14 ou le 15. Je ne serai fixé que demain, à mon arrivée à Privas, et si cela n’est pas possible, je repasserai par Oran pour arriver le 15 au train de midi, mais je préférerai de beaucoup revenir par le Maréchal Lyautey, car tous les changements en cours de route sont bien compliqués. Je te le dirai dans ma prochaine lettre.
La maman, le papa, Jeanne et Auguste me disent de bien t’embrasser, ainsi que les petites, et tout le monde regrette bien de ne pas vous voir avec moi. La maman doit me donner deux paires de draps, mais je me demande si je dois les apporter ou les laisser à Privas. Je pense que Marguerite pourra m’aider à acheter un peu de tissu et des sous-vêtements pour toi ; en prévision de cela, je me suis fait envoyer 1800F de mon compte courant de Rabat.
Pour ta veste en laine, je ne sais encore si cela va être possible, mais tu peux croire que je ferai tout ce que je pourrai pour l’apporter. En tout cas, je n’oublierai pas un petit souvenir pour mon petit poulet, qui sera deux fois plus joli puisque c’est ton anniversaire, et que je ne l’oublie pas.
Au revoir, petite Yvonne. Mon père tourne autour de moi avec sa veste et sa cravate, et tu devines qu’il attend que ma lettre soit terminée.
[en marge des deux pages : Sois toujours bien sage et bien raisonnable, fais mes amitiés aux Bénais et caresses aux petites de leur papa… et puis toi ,bien sûr, une grosse caresse de ton garçon qui t’aime beaucoup…]

