
Qu’on ne s’étonne pas du développement que nous avons donné aux affaires tunisiennes et particulièrement à la prise de Sfax, que nous complétons aujourd’hui par des épisodes du plus grand intérêt et absolument ignorés du public.
Nous avons envoyé M. Dick saisir la nouvelle de ce siège important, et ce qu’il n’a pu donner d’après nature, il l’a fait compléter par notre correspondant, M. Nada, un témoin actif, dont les premiers envois ne nous étaient pas parvenus.
Nous aurons ainsi rendu hommage à la marine française, qui s’est signalée en ces circonstances par un de ses plus brillants faits d’armes.
Nous interrompons donc l’originale description de la prise de Gabès commencée dans le dernier numéro, pour y substituer aujourd’hui le texte non moins original qu’a fait M. Nada pour accompagner nos dessins actuels.
Rade de Sfax, 16 juillet.
Au moment où le soleil se lève, un coup de canon du Colbert donne le signal.
Aussitôt, les six cuirassés de l’escadre, les cuirassés de l’escadre du Levant se couvrent de bruit et de fumée. La canonnière imite la manœuvre.
Une pluie d’obus tombe sur la ville. Obus de 27, de 24, de 19, de 15, etc.
La veille, on avait fait un tir méthodique. Chaque navire battant le point de la ville qui lui avait assigné l’amiral, les Arabes ont dû supposer qu’on ne pouvait tirer que douze coups à l’heure, mais le bombardement précipité du matin a dû les faire revenir de leur sécurité relative.
Tous les obus tombent sur la batterie haute qui domine la batterie rasante.
Sous les obus, les embarcations, remorquées par des canots à vapeur, emportent les compagnies de débarquement du Colbert, de la Revanche, du Trident, des troupes de ligne du 92e, arrivées sur l’Intrépide, avec le colonel Jamais, la compagnie de La Galissonnière, de l’Alma et de la Reine-Blanche.
Les canots armés en guerre de la première division et de la division du Levant, doivent protéger le débarquement.
En seconde ligne, comme renfort et comme soutien, s’avançant les canots armés en guerre du Trident, de la Surveillante et du Marengo, avec leurs compagnies de débarquement.
Sfax reste muette. — Pas un coup de fusil, pas un coup de canon.
On est à 400 mètres du rivage. Tout semble désert.
— Est-ce comme à Tabarka ? — Allons-y gaiement ! —
Voilà la 2e division qui presse ses feux, et bientôt elle devance toutes les autres, retardées par le poids des mahonnes.
Le Trident est déjà près du port.
Soudain le drapeau vert paraît sur la batterie rasante. — Un immense éclair. — Beaucoup de fumée.
Où sont les boulets ? Par-dessus nos têtes.
Alors M. Couturier, du Trident, dans le canot le plus voisin de la plage, saute sur le pont.
— Vous me suivez ? — Oui, capitaine.
Il est sur la plage.
Un marin est derrière lui ; c’est Martin, fusilier breveté de 1re classe. — Un autre, c’est Landais, qui tombe mort. — Un autre, c’est Pichon, blessé mortellement. — Couturier est déjà sur le parapet ; Martin derrière lui.
Un Arabe met en joue à bout portant l’enseigne de vaisseau. Un mouvement instinctif lui fait écarter le fusil, pendant que Martin arrache le drapeau de la révolte.
Les insurgés n’ont pas eu le temps de recharger les pièces, ni leurs fusils. Il faut du temps pour verser la poudre, qui est dans un sac amarré à leur vareuse, suivant l’expression pittoresque d’un matelot. Il faut du temps pour chercher le plomb, qui est dans un autre sac, amarré dans un autre endroit de la « vareuse ».
Les Arabes sont tous étendus dans la batterie ; pas un n’a songé à fuir.
Les matelots, qui aiment à « aller de l’avant », vont se précipiter sur les retranchements d’alfa remplis d’Arabes, à gauche de la batterie.
Couturier les en empêche. Il les place aux embrasures de la batterie, et là, sans aucun danger pour ses hommes, balaye le fossé, avec le tir rapide, des Kropatscheks.
Cinq minutes ont suffi pour nettoyer la tranchée.
Les matelots du Trident se lancent au pas de course sur le quai, arrivent à la porte de la ville européenne.
Un pétard la fait sauter.
Ils sont rejoints par les autres compagnies de l’escadre, et toute la 1re division, la division du Levant, le Marengo, font la guerre de rue dans la Strada Real.
La Surveillante, arrivée seconde, sous les ordres de MM. de Lamothe et Devic, veut suivre le Trident.
Des coups de feu sur la droite l’obligent à faire face à droite.
Les Arabes, embusqués derrière des tas d’alfa, font un feu nourri sur nos matelots. Quand ils s’aperçoivent que les marins, sur l’ordre du commandant Maréchal, mettent la baïonnette au canon, ils lâchent pied.

Une section du Trident, qui n’a pu rejoindre sa compagnie, rallie aux coups de fusil. M. l’aspirant Renard demande à M. de Lamothe s’il peut le suivre. — Venez avec nous.
On est au cimetière.
Des murailles partent des coups de fusil qui tuent un canonnier de la Surveillante (Guignen), un fusilier du Trident.
Les soldats du 92e s’arrêtent un peu étonnés.
Ils voient une brèche et un drapeau vert sur les remparts.
— Enlevons le drapeau !
Les voilà partis. Le drapeau est enlevé. Plus personne sur les remparts.
Ils redescendent et s’en vont au village arabe. Deux officiers sont blessés. Quelques soldats tombent.
Il ne faut pas aller plus vite que les marins.
Le 92e rallie la Surveillante et occupe les magasins d’alfa. Chaque ruelle est conquise pied à pied.
Là tombe Luizen, caporal d’armes de la Surveillante.
Un matelot, Sebastiani, venge son caporal en embrochant l’Arabe qui cherche à se cacher derrière un balot d’alfa. Il veut emporter son trophée. Impossible. Trop lourd.
Un Arabe lance un coup de sabre sur le commandant Maréchal ; mais avant que le coup ne soit porté, Sebastiani l’a étendu sur le sol.
« Le premier dans le dos ; celui-ci dans le ventre. »
Les cavaliers arabes sont en fuite.
La ville européenne prise, M. Lafont fait sauter la porte de la casbah. Les Arabes qui attendaient derrière la porte sont tués par l’explosion.
La guerre de rue recommence dans la ville.
M. Léguner, aspirant de 1re classe, avec le capitaine d’armes de la Surveillante, veut s’emparer d’une maison, une balle le frappe en pleine poitrine.
M. Couturier arrive pour le venger. Il fait le siège de la maison. Les Arabes ne veulent pas déloger. — Qu’on les enfume !
Les balles d’alfa s’enflamment ; les Arabes demandent l’aman.
Les troupes de terre viennent remplacer les marins pour garder la ville. Le retour à bord s’effectue avec la nuit.
À dix heures, tous les navires sont en route dans l’ordre accoutumé.