Résumé
Georges retrouve par hasard Clifford, avec qui il passe une journée animée entre souvenirs, repas et virée à Paris. Un accident de voiture les blesse légèrement et complique leur retour. Malgré fatigue et repos forcé, il raconte avec humour cette aventure et se réjouit de leurs retrouvailles.
Mon cher petit chéri,
Que de choses à te raconter aujourd’hui ! Hier, dimanche, il pleuvait comme des cordes (aujourd’hui aussi d’ailleurs), et je n’avais pas grand-chose à faire, ce qui me changeait pour une fois. Je revenais à pied vers onze heures de l’hôtel à mon bureau quand une jeep s’arrête à côté de moi… et Clifford en descend. Surprise, embrassade, que de choses on avait à se dire !
Étant retourné à Vals et à Privas après mon passage, il avait appris que j’étais par ici et venait à ma recherche depuis deux jours, étant maintenant dans la même armée américaine que moi, à deux cents kilomètres d’ici, et toujours au génie. Quel brave type ce Tim et toujours le même. Il m’a apporté ta lettre du 3 octobre (elles vont plus vite que pour moi !) et m’a remis la photo de Jean-François pour envoyer à ta maman.
On est vite allé boire au café une bouteille de champagne ensemble et là on y a rencontré le commandant du bataillon, qui nous a invités à déjeuner à sa popote. Déjeuner assez bon et assez sympathique, Clifford et moi l’un à côté de l’autre, parlant de tant de souvenirs et de vous tous. Au dessert, mon commandant lui a remis — suprême honneur qui ne se fait que rarement — sur ma demande bien entendu, l’insigne de l’armée Leclerc, avec un petit discours à la clef.
À 14 h 30, j’allais près de Paris dépanner une voiture de chez nous, et bien entendu, j’emmenais Clifford. Lui, puis moi, puis lui, puis moi, avons conduit à tour de rôle la V8. Tout près de Paris, et malgré la pluie, comme il était tard, on est allé jusqu’à Paris pour y dîner.
Hélas, mille fois hélas, un accident stupide nous est arrivé Bd St-Germain sur les pavés de bois rendus glissants par la pluie. Ma voiture a dérapé et a fait plusieurs têtes-à-queue pour aboutir contre un camion venant en sens inverse. Résultat : voiture amochée et abandonnée provisoirement à la police en attendant qu’elle soit dépannée, Clifford la moitié d’une dent en moins, c’est tout (« souvenir de Paris », dit-il !) et moi légèrement blessé à l’oreille, à la tête et au genou gauche. J’ai été sur le point de tourner de l’œil, mais Clifford m’a fait prendre un petit verre et cela m’a retapé. Une ambulance de la police m’a conduit au Val-de-Grâce, où j’ai eu l’oreille et le genou pansés.
Après, il était sept heures du soir, il faisait nuit et il pleuvait toujours, on a voulu faire de l’auto-stop, en vain. Je t’assure qu’on avait l’allure, Tim et moi, l’un et l’autre sans manteau, ne connaissant pas Paris. Enfin, une voiture nous a amenés à Saint-Germain, où j’étais sûr de pouvoir coucher, car j’y ai quelques camarades qui ne nous ont pas suivis et qui y sont restés. On a eu une chambre à deux lits, sans draps, mais nous avons tout de même bien ri de nos aventures. On n’a presque pas dormi de la nuit, mangés par les moustiques et Cie, et à cinq heures et demie on était debout l’un et l’autre ce matin. Partis à nouveau sur la route et sous la pluie, on a fait de l’auto-stop jusqu’à Paris où nous étions à sept heures. Puis on nous a dit d’aller porte de Vincennes pour la route qui nous intéresse.
On a donc pris l’un et l’autre le métro (gratuit pour nous) et on a trouvé moyen de se tromper deux fois. À Vincennes, nous empruntons une voiture qui passait. Au bout de dix kilomètres, le chauffeur nous dit que ce n’est pas notre route et nous laisse tomber. Obligation de revenir en arrière. On reprend le métro pour aboutir enfin à la porte de Charenton, où nous trouvons un gazogène mal en point et soufflant, qui nous ramène jusqu’ici où nous étions à deux heures.
Mais quel voyage, pluie, vent, poussière dans le camion, lutte avec la bâche que le vent voulait absolument emporter : on s’en rappellera, je te prie de le croire. Et Clifford toujours avec le sourire, quoiqu’il était attendu ce matin à neuf heures pour payer ses hommes. On a déjeuné rapidement à notre popote, et Clifford est reparti en vitesse, me promettant de revenir me voir samedi prochain pour passer le dimanche ensemble. S’il fait beau et si tout va bien, on ira voir la sœur de Mme de Johannis à Asnières.
Et voilà notre histoire qui se serait entièrement amusante si maintenant je n’étais pas au plumard avec un léger épanchement de synovie. Le docteur d’ici m’a revu ce soir et m’affirme que ce ne sera rien, mais c’est ennuyeux si je dois rester au lit quelques jours. Quant à ma tête c’est passé aujourd’hui, seule mon oreille gauche est un peu déchirée, mais ce n’est rien.
Quant au premier voyage à Paris de Clifford avec moi, il n’a absolument rien vu, puisqu’il pleuvait, on a passé à l’hôpital le reste du jour et aussi bien hier que ce matin on a traversé Paris de nuit ou dans le métro. Il m’a annoncé que sa sœur avait un petit garçon appelé aussi Jean-François. Je lui ai fait voir quelques-unes de vos lettres, surtout celles de Jacquie, Lulu et Paulette, et il m’a dit de ne pas oublier de vous dire bien des choses en écrivant, c’est ce que je fais.
Pendant ce temps, son chauffeur est resté ici avec mes soldats et, ne sachant pas où on était, il se faisait une bile terrible. Inutile d’ajouter la joie que nous avons eue l’un et l’autre de nous revoir.
Hier sont arrivés Guy Durif et Henri qui sont engagés chez moi à partir d’aujourd’hui. Demain, si je suis obligé de garder la chambre, je vous écrirai encore. Il y a longtemps que je n’ai pas eu de vos nouvelles… peut-être demain matin. Je vous embrasse tous mille fois, bien affectueusement.
Georges
Je vous envoie encore une série de petites photos, dix en tout. Encore une grosse bise.

