Troyes – Jeudi 5 octobre

Période :

Résumé

Mission au front dans les Vosges : Georges décrit 500 km sous pluie et boue, l’admiration des soldats, l’approche du combat, tout en mêlant inquiétudes familiales et nostalgie du foyer.

Photos liées aux lettres

Mon cher chéri, je reviens du front : formidable, mais vrai selon la formule. Parti hier après-midi, j’étais ce matin à 8 h à deux kilomètres des boches, au milieu des canonnades et des rafales de mitrailleuses, et me voilà revenu dans cette calme ville de T…, d’où je m’empresse de t’envoyer ce petit mot, sachant avec quelle impatience tu attends toujours de mes nouvelles.

J’ai fait ma randonnée, 500 km aller-retour, avec une 15CV Citroën à deux carburateurs, une vraie merveille, et bien m’en a pris car les routes sont souvent boueuses, pleines d’ornières à cause du passage des chars, et souvent abîmées par les bombardements.

Les ponts sont remplacés par du matériel de génie, assez difficile à franchir, mais cela m’a permis cependant de passer la Marne, la Meuse et la Moselle.

J’ai traversé au retour Domrémy, Vittel, Contrexéville, et tout cela sous une pluie battante, de la boue et un froid de canard.

J’ai vu et nos soldats au front et mon commandant installé tout près des boches. Les premiers, malgré le froid, la boue, la pluie et l’installation sous les tentes ou dans des granges, sont évidemment admirables, car ils ne seraient pas dans l’armée Leclerc sans cela.

Mon commandant voulant me voir pour des questions de service, ce qui est fait, je ne puis ici t’en donner le détail. Un fait est certain, je ne moisirai pas, ni mes camarades du BRI longtemps ici et il me faudra très bientôt affronter et la pluie, et la boue, et le froid, et les boches, comme tant d’autres. C’est d’ailleurs une mesure générale, qui ne s’adresse pas à moi tout seul, et c’est ce que j’attendais depuis toujours.

En attendant, j’ai quelques jours devant moi et je vais continuer mon gros boulot comme par le passé. J’ai eu l’occasion de rencontrer un de mes petits gars de l’IPM de Marrakech, déjà cité à l’ordre de la division, qui conducteur d’un char, m’a appris que sur quatre de mes anciens élèves de Marrakech, deux sont déjà hors de combat, hélas. Gonflé toujours, ce jeune m’a fait plaisir et il était tout heureux de me revoir.

Les villages de Vosges ne sont pas beaux, si le paysage est joli. Tout y est sale, jusqu’au gros tas de fumier devant la porte, et les gens sont à peine aimables. Il est vrai qu’ils ont tant vu de va-et-vient de soldats, amis ou ennemis !

Enfin, je reprends ce soir ma vie habituelle et, avant les froids, que je redoute un peu, je vais profiter comme il se doit de ma chambre à l’hôtel, de mes bagnoles et de ma tranquillité relative.

Sur ma carte de France, je marque au crayon bleu les routes que j’ai parcourues : elles sont déjà nombreuses, trop nombreuses, et j’aspire au bonheur de me retrouver chez moi, plus que jamais et le plus vite possible.

Et pendant ce temps, mes grandes filles ont dû reprendre leur classe. Paulette en 3e fera je l’espère ce qu’elle peut, mais je crains qu’elle y soit trop jeune et j’aurais préféré, je crois, qu’elle redouble la 4e. Parle-en à Mme Dubondel et vois ce qu’il y a de mieux à faire. Il vaut mieux, selon mon principe, être la première dans une classe en retard que la dernière dans celle au-dessus, surtout lorsqu’on est si jeune. Vrai de vrai — ne le dis pas à Paulette — je préférerais qu’elle redouble sa 4e, mais je te fais confiance, surtout si tu en parles longuement à Mme Dubondel, que j’apprécie beaucoup.

Lulu en 5e ira certainement très bien et je compte sur elle pour qu’elle soit une très bonne élève, dans toutes les matières. Quant à mon Jacquou, je suis sûr que chez madame Pillot elle donnera l’exemple et qu’à la fin octobre, j’apprendrai qu’elle est très bien classée.

Et mon petit bonhomme de Jean-François, ne s’ennuie-t-il pas trop sans ses grandes soeurs ? Fais-lui un millier de bises pour son papa et montre-lui souvent ma photo pour qu’il me connaisse un petit peu.

Je t’écris de ma chambre ce soir encore, après mon long voyage, avant de me coucher. J’espère que tu reçois maintenant plus régulièrement mes lettres et que ton moral est meilleur à ce sujet. Reçois-tu maintenant ma délégation de 5200 francs ? Si non dis-le moi et je ferai moi-même les démarches nécessaires.

Je suis gelé en t’écrivant, et on n’est qu’au mois d’octobre, qu’est-ce que ce sera bientôt dans les Vosges, lorsque j’y serai, ce qui je crois ne va pas tarder.

Si tu écris aux Bénais, remercie-les pour la lettre d’Yves et dis-leur que je leur écrirai bientôt, en m’excusant à cause de mon gros travail qui m’empêche d’écrire à mes meilleurs amis. C’est bien vrai d’ailleurs, puisque à toi, mon petit poulet, j’écris souvent avant de m’endormir le soir, n’ayant pas le temps dans la journée.

As-tu toujours ton point au dos dont tu me parlais dans ta dernière lettre ? Attention, petite Yvonne chérie de bien te soigner, car moi je veux te retrouver mieux portante que lorsque je t’ai quittée et je ne veux pas que tu te fasses inutilement du souci.

Embrasse bien toute notre petite maisonnée, et elle est grande, pour leur papa qui pense bien souvent à vous tous, et reçois les meilleures caresses de ton méchant mari qui ne t’aime plus, mais qui languit bougrement de te revoir.

Bonsoir, petite Yvonne, dors bien et n’aie pas froid dans ton trop grand lit.

Encore une bise.