Résumé
Georges annonce que la division s’apprête à quitter le Maroc. Les hommes sont consignés et les permissions supprimées ; il ignore encore s’il partira avec le premier convoi ou plus tard. Il demande à Yvonne de garder le secret, lui donne des indices codés et évoque avec émotion ce départ possible sans avoir pu revoir sa famille.
Mon cher chéri. Cette lettre est peut-être la dernière que je t’envoie du Maroc. Tiens-toi bien et sois bien calme. Depuis vingt-quatre heures, nous sommes en effervescence, car une partie de la Division s’embarque dans quelques heures, l’autre partie suivra dans quelques jours ou dans quelques semaines. Je ne saurai qu’au dernier moment si je fais partie de la première ou de la deuxième.
De toute façon, ne te fais pas de souci pour ton mari, qui ne partira pas sans une grosse émotion, mais j’ai confiance et bientôt je te reverrai, sois-en sûre. En attendant, nous sommes tous consignés et les perms, bien entendu, selon ma veine habituelle, sont supprimées.
Je te fais passer ce mot par M. Royan, que j’ai vu et qui m’a dit qu’il allait à Safi samedi de Pâques. Je te demande de ne rien dire à personne d’au moins huit jours, car il s’agit là de quelque chose de très, très secret et important. Ne laisse rien paraître ni à nos petites filles ni à tes amies, car nous avons reçu des ordres très sévères à ce sujet. En m’écrivant, n’aie pas l’air de connaître ce départ d’une façon très nette fais-moi comprendre seulement : dans quelques jours, tu pourras m’écrire ce que tu voudras.
Je connais le port d’embarquement, mais il m’est difficile de le dire : c’est là où habite Elvire. Le jour sera veille de la fête, ou plutôt de l’anniversaire de Lucien, vingt et un jours après la fête de mon père, la destination inconnue, mais sans doute, ce qui était prévu.
Voilà, petit poulet. Je me suis couché cette nuit à deux heures et sans avoir pu fermer l’œil d’énervement. Je me lève pour préparer une journée qui s’annonce rude, de Gaulle venant ce matin dire au revoir à ceux qui partent.
Si je ne pars pas au premier convoi, je t’enverrai une lettre par la poste, et le cachet te fera comprendre que je suis toujours là. Si non tu risques de rester sans nouvelles pendant quelques jours, ne t’en alarme pas, et écris-moi quand même. Ce qui me fera le plus de peine, ce sera de partir sans t’avoir embrassée et sans avoir embrassé mes petites filles. Mais je sais que tu me laisseras partir avec le plus de courage et de calme possible. Pense à notre petit Jean-François que tu as accepté pour moi.
Embrasse bien affectueusement les filles pour leur papa. Moi, je t’en supplie, ne dis encore rien à personne. Écris-moi souvent.
Je te prends dans mes bras et je t’embrasse bien tendrement comme je t’aime. J’ai les larmes aux yeux en écrivant, mais mon travail me calmera, et pour toi, pour mes filles, je serai fort et je reviendrai bientôt. Si c’est une fausse alerte encore, en ce qui me concerne, je le regretterai presque, car je suis déjà trop dans le bain du départ, dans lequel j’ai sept chances sur dix de compter.
Au revoir, à bientôt ma chérie, une grosse bise.
Si je peux te faire porter cette lettre, je te donnerai aussi une croix de Lorraine pour toi. Mieux encore, si je reste je t’envoie un télégramme quelconque mardi prochain.

