Résumé
Georges écrit depuis le camp, décrit la vie sous la tente devenue plus agréable avec le beau temps et espère pouvoir retourner voir Yvonne à Safi. Il détaille le colis envoyé à la famille, raconte un dîner chez le général Leclerc et évoque la solitude du week-end loin d’elle et des enfants.
Mon cher petit chéri. Comme je sais que tu vas me dire que ma lettre d’hier ne compte pas, je m’empresse de remettre le même numéro sur celle de ce matin. Comment vas-tu aujourd’hui petit chéri ? C’est samedi et il y a huit jours que je me mettais, tout heureux, en route pour Safi. Je tâcherai de recommencer au moins une autre fois en avril. Ce matin il fait un temps épatant, presque trop chaud et la vie de camping en devient plus agréable. Bientôt, je l’espère, je pourrai quitter mes tricots et caleçons mais pas encore car les matins et les soirs sont froids. Je t’écris un peu ce matin car dans un instant je pars voir mon détachement de Rabat et j’en profiterai pour mettre ma lettre à la poste. J’espère que tu as reçu la petite caisse que je t’ai fait envoyer hier. Elle contenait 2 boîtes de confiture, 10 savonnettes, 1 kg½ de savon, 2 pots de dattes, 10 petits sucres d’orge et 4 croix de Lorraine dont 3 en argent et une en cuivre pour Jackie, 1 flacon d’eau de Cologne, 1 flacon d’alcool de menthe, 1 brosse à dents, 1 dentifrice et une savonnette égyptienne. Regarde si on n’a rien fauché en route. Tu vois que je me suis un peu ruiné pour toi et cela explique que je ne t’ai pas encore envoyé les 1000 francs que je te dois mais que j’enverrai bientôt. Je n’ai pas fini encore tous tes achats : luzérine, lessive, etc., et quand ce sera fait je te ferai un autre envoi. C’est le monde renversé puisque maintenant ce sont les militaires qui envoient des colis à leur famille…
Hier soir, ton capitaine de mari s’était fait bien beau pour aller dîner chez le Général, mais en costume américain car je pensais qu’il n’était guère décent d’aller en bottes à un repas du soir. Le Général habite une villa de toute beauté un peu du genre de ces villas de l’Électricité à Ifrane près des colonies de vacances, avec une grande montée d’escalier dans une pièce unique mais immense, de beaux tapis et de superbes tableaux qui te feraient mourir d’envie, toi l’admiratrice sans vergogne de peintres… Nous étions huit à table mais pas de femmes, sois tranquille. Le Général, trois capitaines dont moi et 4 lieutenants dont son aide de camp. Très simple, jeune, énergique et sachant ce qu’il dit, le patron nous a dirigé la conversation au poil et je ne puis que l’aimer et l’admirer davantage. Il ne boit ni ne fume ce qui n’empêchait pas que l’apéritif, le vin rosé et le digestif ont été appréciés par tous les invités, c’est-à-dire 6 personnes invitées à part le Général et son aide de camp. Menu : soupe de pois cassés, œufs mollets au lard sur croûtons, pommes de terre sautées, artichauts (cœurs seulement) et filet de porc, salade, pets-de-nonne et orange. Tu vois que le menu n’était pas mal. Je suis revenu vers 10 h ½ un peu énervé et par cette invitation et par le café du Général Leclerc et j’ai assez mal dormi. Je vais ce matin vite aller à Rabat pour être de retour avant midi. Demain dimanche je ne sais ce que je vais devenir, j’irai faire un tour en jeep dans le bled sans doute ou au bord de la mer à pied s’il fait beau : dommage que Safi soit si loin car j’irais vite passer un moment avec toi et sans envie de te faire des misères rien que pour le bonheur de re-bavarder et de rester un peu avec mon petit poulet.
Passe un bon dimanche toi aussi, ne t’ennuie pas trop et repose-toi bien. Je n’ai pas encore une lettre de toi depuis mon départ, j’espère que ce sera pour aujourd’hui. Une caresse aux filles et pour toi le plus affectueusement de ton petit mari qui t’aime toujours bien beaucoup.

