Marseille – 09 aout 1942

Période :

Résumé

Le 9 août, dernière lettre écrite sur le bateau, postée à Oran, où il fait escale avant la sortie de la Méditerranée et l’arrivée à Casablanca. Outre ses conditions de voyage, sobres ! il évoque la rétention d’information qui l’a empêchée d’envoyer un télégramme avant son départ. Yvonne est également avertie qu’il est en forme, reposée, et qu’il va en profiter à son arrivée.

sur le bateau (Maréchal Lyautey)

Ma petite chérie, je ne croyais vraiment pas t’écrire encore sur le bateau, mais je viens d’apprendre que le Maréchal Lyautey faisait escale à Oran, et j’ai décidé de t’envoyer ce mot par avion, si toutefois cela m’est possible au passage à Oran. Comme cela, ma lettre arrivera à Casa avant moi. Me voilà donc sur le retour, avec une bien grande impatience de vous revoir tous, et surtout ma petite femme que j’ai laissée depuis bien longtemps. Je suis quand même heureux d’être allé en France, car je te rapporterai des nouvelles toutes fraîches de tous, et cela leur fera prendre un peu patience, en attendant d’y aller tous ensemble, peut-être l’an prochain, Inch Allah !

Tu as dû recevoir mon petit mot de Marseille. J’ai voulu te télégraphier au moment du départ, mais rien à faire : interdiction absolue de faire connaître ou même comprendre un

départ de bateau par télégramme. Je crois que tu n’auras pas été trop impatiente quand même, et que mes lettres t’auront renseignée et tranquillisée. Je t’avais d’ailleurs télégraphié de Privas lundi dernier pour t’annoncer mon départ, mais a-t-on voulu le laisser passer à Marseille ?

J’ai eu à Marseille les lettres de Lulu et de Paulette, avec tes mots, que ta maman m’avait fait suivre. Je les ai lues déjà deux fois, et je vous ai bien imaginées dans votre séjour sans moi, chez les amis Bénais.

Comment va le genou de Lulu ? Et l’œil de Paulette ? Et toi-même, es-tu en bonne forme pour recevoir ton petit mari qui, lui, est dans une forme rare… Il me tarde bien d’arriver, et il est à peu près certain, paraît-il, qu’on sera à Casa jeudi ou plus sûrement vendredi prochain. Tâche de savoir le jour et l’heure d’arrivée : je voudrais bien te voir sur le quai si c’est possible, bien entendu. As-tu pensé à retenir les places de la CTM ? Qu’allez-vous faire aujourd’hui, dimanche ? Je préférerai être avec vous que sur mon bateau.

À Marseille, Marguerite et moi avons couru tous les magasins pour acheter ce que je voulais emporter et il s’en faut que j’ai trouvé tout ce que j’ai voulu, surtout pour mes filles, je leur apporte tout de même quelque chose, mais je ne veux pas dire quoi. C’est toi, et c’est normal, qui seras quand même la plus gâtée. Je t’ai trouvé ce que tu voulais il y a quelques années, et qui te fera plaisir, je l’espère : c’était le seul ou la seule qui restait à Marseille. Ce n’est en tout cas pas un bijou, car impossible d’arriver à trouver quoi que ce soit : il faut toujours donner de l’or ou de l’argent pour acheter quoi que ce soit, même un .… Devine donc !

La veille du départ, j’ai fait faire une promenade en barque dans le vieux port à Marguerite, qui ne connaissait pas Marseille, et nous sommes montés sur le pont transbordeur, mais moi avec moins de cran que lorsque nous y étions montés ensemble, il y a 13 ans, tu t’en souviens ! Le soir, nous sommes allés voir « Fanny » au cinéma. Samedi matin, on a recouru les magasins, et que de frais dans les hôtels ou restaurants avec des chambres simples à 40F, des repas à 50F minimum, et des porteurs à 60F. Marguerite a été bien gentille pour moi et a presque toujours payé sa part. Je lui ai acheté pour Cricri une belle petite poupée à 150F, et pour elle un porte-carte d’identité. J’étais heureux d’être avec elle et de la distraire un peu, car tu te doutes bien qu’elle est toujours bien triste. Elle a voulu m’accompagner au bateau, mais on n’a même pas permis qu’elle rentre au port, et nous nous sommes quittés à l’entrée du quai sans qu’elle puisse même apercevoir le Maréchal Lyautey. Elle est repartie au train de 6h en même temps que le bateau quittait Marseille.

Sur ce bateau, quelle différence avec celui d’Oran à Marseille ! Je suis en 2e, et si les 3e sont bondés de soldats, il n’y a que très peu de monde en 2e : 80 personnes au plus. Je suis dans une cabine, la cabine N°1, avec M. Dumas, ingénieur de Safi et un lieutenant de Mogador : Il reste une couchette inoccupée. Hier soir, je me suis couché de bonne heure, et j’ai bien dormi, en pensant à toi bien entendu. Les repas sont assez sobres mais copieux ; seul le vin, ½ verre par repas, est insuffisant. À table, je suis avec M. Dumas, une dame de Rabat, marchande de robes de dames ( genre Valentine ) et une vieille demoiselle qui ne pipe pas un mot. Malheureusement, tous boivent leur ration de pinard. La mer est calme, et j’ai l’impression que je vais tranquillement me reposer durant ces quelques jours, après mes tribulations depuis le départ de Casa. Aussi, quelle forme en arrivant, attention !

Sois toujours bien gentille, mon petit chéri, et pense que je te reviendrai bientôt. Embrasse bien les trois petites pour leur papa, bonnes amitiés à la famille Bénais, et pour toi les plus grosses caresses de ton petit mari. À bientôt petit poulet.

C’est ma dernière lettre ; j’espère qu’elle arrivera avant moi.