Résumé
Tout va bien, il est ici question de s'installer et même de partir au Maroc !
Petit poulet, je vous écris un peu ce soir pour vous dire encore que je vous aime beaucoup, beaucoup, et que je voudrais bien que vous soyez près de moi en ce moment, et pour toujours.
Que faites-vous en ce moment ? J’avais bien envie d’aller vous prendre à la sortie de la prière, mais je craignais de me faire gronder par vous. Je voudrais bien que vous me disiez en ce moment comment vous aimez votre Georges. « Je ne m’en rappelle plus. »
Dites, jolie petite de moi, savez-vous que je suis allé ce soir au café du Jardin prendre un tilleul, dès que je vous ai eu quittée. Ne me grondez pas trop demain : j’étais un peu ennuyé de ne vous avoir pas gardée longtemps avec moi ce soir, et j’avais le cafard de rentrer à l’EN.
Petite chérie, j’ai envie de partir d’ici. N’ayez pas peur, et suivez-moi bien : demain vous me direz ce que vous pensez de mon idée.
À l’EN, je n’ai qu’une apparence de liberté, puisque chaque fois que je veux sortir il faut que je demande la permission à mon directeur, qui est d’ailleurs très chic, mais un peu bizarre parfois. Voici ce que je voudrais faire : à Pâques, Chamontin viendrait à l’EN, et moi j’irais à Saint-Lager-Bressac (par permutation) : un joli petit poste, à onze kilomètres d’ici. Chamontin acceptera puisque, au mois de mai, il doit partir au régiment, et que pour me rendre service, il n’hésiterait pas. Une fois à St-Lager et cela, grâce à ma moto, il me sera très très facile de venir à Privas lorsque je le voudrais, plusieurs fois par semaine, pour y voir mon poulet de moi.
Certes, je n’aurais pas le plaisir d’accompagner ma mignonne jusqu’à la Trésorerie aussi souvent que je le fais actuellement, mais aussi le dimanche ou le jeudi je pourrais rester plus longtemps, et puis surtout voici la vraie cause de mon idée : je vous ai dit que j’avais fait une demande pour le Maroc afin d’avoir une meilleure situation.
Mais il est bien probable que je n’y sois pas nommé tout de suite, et alors j’aurais ainsi un poste intéressant, près de Privas, assuré pour octobre prochain, et où je pourrais amener ma petite. En disant cela je pense à la condition matérielle. Je ne suis pas tout à fait un gosse, et je sais très bien que l’argent est un élément du bonheur. Comment gâter un peu ma petite si je n’en ai pas les moyens ? Le traitement d’instituteur, s’il est intéressant à partir de 30 ans, est bien un peu faible au début, et le secrétariat de mairie (200 à 250 francs par mois) qui existe à St-Lager apporte là un appoint bien intéressant. N’est-ce pas votre avis mignonne ?
Ne croyez pas surtout après cela que j’aime l’argent, non allez, je ne vise là que le bonheur de ma petite, et notre bonheur à tous deux. Pourquoi ne pas essayer le sacrifice de se voir un peu moins souvent, si cela nous permet un mariage plus prompt et un bonheur plus complet par la suite ? Réfléchissez à mon projet (qui n’est qu’une idée pour l’instant) et dites-moi, ma mignonne, s’il vous convient. S’il vous ennuie un tout petit peu, je l’abandonne illico et sans aucun remords car moi aussi je serais bien malheureux de ne pas voir ma petite aussi souvent que maintenant.
Et puis zut j’ai bien envie de laisser tomber et pour un peu, je ne vous le dirai pas car j’ai peur de vous faire un peu de peine. Non ma chérie, comprenez-moi, c’est parce que je vous aime que je conçois un tel projet et je veux vous rendre heureuse.
Ecrivez-moi un peu à 1 h et donnez-moi votre lettre ce soir à 6 h car à 1 h ½ j’ai gymnastique avec mes zèbres et ne vous verrai pas. Ma petite mienne je vous serre bien bien fort dans mes bras et vous fais un long long baiser et puis je vous dis encore que je vous aime beaucoup et que je vais m’endormir en pensant à vous, car c’est de mon lit que je vous écris.
Mille baisers de votre grand
Moi

