Privas – vendredi

Période :

Résumé

Où il est question de sous. Le mariage, certes, mais comment vivre avec un salaire d'instituteur, Georges est prêt à se sacrifier.

Petit poulet, tu vas lire cette lettre, sans être trop ennuyée. Je ne t’écris qu’après avoir bien souffert hier soir au noir, seul dans ma chambre. Laisse-moi te dire tout d’abord que je t’aime beaucoup beaucoup, et que je ne t’aime pas en égoïste. Je ne veux pas dire : « j’aime Yvonne, donc elle sera ma femme ». Non ma chérie, je dis : « j’aime Yvonne, puis-je la rendre heureuse ? » Mon idéal n’est pas fait seulement du bonheur que j’aurai de vivre aux côtés de ma petite, il est surtout fait du bonheur que j’aurai en rendant heureuse ma petite Yvonne !

Pourquoi te dis-je tout cela ? Pour que le poulet ne dise pas, après lecture de ma lettre, que je suis un méchant.

Eh bien mignonne, ce bonheur que je voudrais te donner, complet et pourtant sans grandeur, je me sens parfaitement incapable de le faire avec ma situation. Yvonne, je reviens à une question matérielle qui m’a longtemps préoccupé : pour moi, et par expérience, je sais que le bonheur n’est pas fait seulement « d’amour et d’eau fraîche », pardonne-moi l’expression. Il faut lorsque l’on a envie d’aller se promener que l’on puisse le faire, lorsqu’on veut acheter quelques meubles, il faut pouvoir le faire et cela grâce à des économies que l’on prélève sur mon traitement : or, je ne gagnerai, instituteur, que 783,33 francs (je l’ai bien calculé) c’est-à-dire bien moins qu’ici. Et irons-nous loin avec cette somme? D’autant plus qu’il me faudra attendre quatre ou cinq ans pour avoir de l’avancement. Le poste de St-Lager aurait pu nous donner satisfaction : je n’irai que provisoirement, et en octobre je n’y serai plus car certain instituteur le demande depuis plus de dix ans, et il sera sûr de l’avoir cette année.

Alors, mignonne, est-ce qu’il est de mon devoir d’épouser une gentille petite si je n’ai pas les moyens de la rendre complètement heureuse, et par suite, si je ne suis pas heureux moi-même ? Que faire, ma chérie ? Réfléchis en personne bien raisonnable et ce soir, ou demain après-midi, tu me diras ce que tu penses. Pour moi, je n’ai pas encore d’idée arrêtée, mais je me demande si je ne devrais pas mieux laisser mon poulet choisir quelqu’un qui ait une meilleure situation que moi, et qui sera plus capable que moi de la rendre heureuse !

Et j’en souffre mignonne, car je t’aime vois-tu, et il me serait bien dur de me séparer de toi ! Et pourtant me voilà pris entre ce terrible choix :

  • Ou bien, puisque nous nous aimons, me marier avec mon petit poulet et, de par mes moyens matériels, être incapable de la rendre heureuse
  • Ou bien la quitter maintenant, lui faire de la peine et m’en faire à moi, et garder l’espoir qu’elle trouvera mari beaucoup plus intéressant que son Georges (à 18 ans on peut et on doit espérer). Cette deuxième solution, raisonnablement, ne vaudrait-elle pas mieux?

Ce soir à six heures, nous causerons, pas ma chérie, en toute franchise et demain après-midi aussi !

À midi je t’accompagnerai un peu mais pas à 2 heures car j’ai gymnastique.

Donc ce soir à six heures juste.

Et poulet, n’aie pas de la peine, sois raisonnable et songe que ton Georges t’aime bien et qu’il voudrait sa petite bien heureuse.

Je souffre beaucoup, vois-tu, et il me tarde d’être à ce soir pour me confier à ma petite adorée : je suis sûr qu’elle me consolera.

 Mille baisers de moi,

Georges

Si tu veux m’écrire un peu à une heure, fais-moi porter une lettre au concierge de l’EN, ou porte-la toi-même, tu ne crains rien.

Encore des baisers.

Notes

essai