Mon cher petit poulet,
Je suis déjà assez loin de toi, et il ne me semble pourtant pas que je pars en France, tant il me semble anormal d’être tout seul pour faire ce voyage. Et pourtant, si tu savais les difficultés qu’il y a pour se balader, tu serais plus heureuse d’être restée tranquillement chez les Bénais et moi, si j’avais su je ne me serais sans doute pas embarqué dans un pareil voyage.
Mardi au départ de Casa tout allait bien et jusqu’à Rabat. Mais là quelle cohue ! Les wagons archi bondés de monde, dans les couloirs impossible de bouger du compartiment ou presque. Et à Meknès Fès et Oujda, encore un monde fou à monter dans le train. Et avec cela une chaleur épouvantable à partir de Port-Lyautey.
Un peu avant Petitjean, je me suis mis à casser la croûte et à faire honneur en particulier à la saucisse. Hélas, mille fois hélas ! La chaleur, ajoutée au sel de cette délicieuse saucisse, me donne une soif de « chameau » et à Petitjean je bondis au buffet, mais d’autres plus rapides que moi y étaient déjà et… je n’ai pas pu me faire servir à boire.
Tu te rends compte de ma figure en remontant dans le compartiment ! Je faisais si triste mine et il y avait de quoi que mes voisins eurent pitié et me firent avaler un bon coup de rouge et ils continuèrent à m’abreuver d’eau et de vin en cours de route. Tous les gens de mon compartiment étaient bien chics : une vieille bonne femme assise en face de moi, au départ de Casa, qui est institutrice à Mogador, qui m’aidait à interroger les gosses au certif’ de Mogador. Bien entendu, ce n’est pas moi qui l’ai reconnue, mais bien elle. Gentille femme, peut-être, mais vieux tableau défraîchi et mal peint dont tu n’as pas à être jalouse. À côté de moi, un ménage de Rabat et leur gamin assez turbulent. Le père Rédacteur à Rabat, destiné à remplacer peut-être M. Douard à Safi (car celui-ci s’en va officieusement à Sefrou) de plus, tronc-de-figuier(*) pur sang mais bien gentil. C’est lui qui m’a offert à boire et m’a même fait manger ensuite du jambon. Mais heureusement qu’il n’avait pas fait comme moi qui eut peur de m’encombrer d’une bouteille ! La prochaine fois, je prendrai une bonbonne.
Et puis, une cheftaine scoute, institutrice à Casa, réfugiée de France, costaud comme un Turc, plus homme que femme mais sympathique quand même. Et enfin, un ménage de Marseille : lui toubib à Marseille, et elle je ne sais trop quoi. Quoique Marseillais, ménage froid mais gentil, avec un gosse de trois ans que nous avons installé pendant la nuit dans un filet au-dessus de ses parents.
Et voilà mes compagnons de route qui formaient au total un bon milieu au point que le lendemain, le dîner de chacun se transforma en repas collectif, et que tout allait bien surtout pour moi.
La nuit s’est bien passée, mais chaleur poussière, charbon de la locomotive après Fès… Heureusement que le Georges avait pris soin d’enfiler son short avant de s’endormir, opération qui s’est faite au WC et non dans le compartiment.
À Bel Abbès, j’ai vu le ‘pitaine Jourdan : embrassade, citronnade glacée et laïus réciproques. Ses hommages et caresses aux gosses vous sont envoyés par mes soins. Arrivé à Oran vers 17 h, chambre retenue, petite mais propre, au 4ᵉ (mais j’ai l’ascenseur) à 30F la nuit : il n’y a pas de mal. Douche, savonnage, etc car j’étais noir comme un sénégalais. Hier soir, repas infâme à 30F dans un restaurant quelconque, et je me suis couché à huit heures et demie, éreinté et dormant comme un plomb jusqu’à sept heures ce matin.
Je suis allé au bureau du port ce matin à 8h½. Une queue de passagers m’y attendait, et je n’en suis sorti que vers 10h½, pour rentrer à l’hôtel et t’écrire en attendant l’heure d’aller manger. Le bateau que je prends est un petit bateau, genre l’Anfa, et transporte qd même cinq cents passagers, entassés les uns sur les autres. Il part demain à dix heures, après notre visite médicale, pour arriver à Marseille, paraît-il, dimanche soir.
Comme je ne pourrai aller à Privas le même soir, il faudra que je couche à Marseille. Je vais télégraphier pour retenir une chambre, et lundi, sans doute dans l’après-midi ou la soirée, je serai à Privas, d’où je t’écrirai encore, et où je retrouverai une et même plusieurs longues et gentilles lettres de mon petit poulet. Les Dufour, je les ai perdus à Oujda, dans la foule, et ne les ai plus revus, même pas à l’arrivée, tellement il y avait foule. Il faudra attendre d’être sur le bateau pour se rencontrer plus longuement. Après-midi, je ferai une bonne sieste, car il fait chaud ici, plus qu’à Casa et après j’irai sans doute me baigner à Mers-el-Kébir. Ce soir, au lit de bonne heure pour être au bateau à huit heures demain.
Et toi, mon petit, comment vas-tu ?
N’as-tu pas un peu le cafard de me savoir parti seul en France ? Je t’ai vue bien triste à la gare, mais j’espère que ces trois semaines ne seront pas longues et le 15 août à midi n’oublie pas d’être à la gare. Les petites sont-elles gentilles avec leur maman ? J’espère bien que oui et je tâcherai de leur apporter quelque chose de France ainsi qu’à toi bien sûr, mais dis-moi un peu ce qui te ferait plaisir ?
Je suis sûr que vous êtes bien dorlotées et choyées chez la famille Bénais, que les langues de ces dames ne cessent pas de parler de leur mari (pas trop en mal, hein ?), que le patron n’a pas oublié de demander son congé pour le 18 août ou même le 17 (retiens les places à la CTM au moment voulu) et qu’Yves est sérieux avec sa fiancée.
Écris-moi vite, petite Yvonne, et sois bien sage aussi. Je ne suis pas encore arrivé et il me tarde de revenir et de te revoir. Au revoir, bonnes amitiés à tous, une bise à chaque fille et deux à Jackie — et beaucoup pour toi, de ton Georges



