Cher petit poulet,
on sort de table et tout le monde est parti à la sieste. Avant de dormir, je veux t’écrire un peu comme chaque jour. Je me suis assis sur mon lit et prêt au sommeil car il fait encore très chaud. Rien de neuf à t’apprendre aujourd’hui.
Hier soir j’ai passé, comme chaque jour, deux heures à la piscine en faisant force plongeons et démonstrations marrantes avec Rouné, Bennès, Karrière, Baret. J’ai même essayé le saut périlleux et je ne me débrouille pas trop mal. Nous avons tellement fait les fous qu’on a cassé la planche à plongeons. Nous ne sommes qu’entre hommes maintenant car toutes ces dames sont parties. Tu peux donc être tranquille à mon sujet…
La capitaine Jourdan pense partir jeudi ou samedi prochain. J’espère que mon tour ne tardera pas quoiqu’il n’y a toujours rien de nouveau à mon sujet. Le remplaçant de Jourdan n’est pas aussi sympathique que lui et semble bien mériter la réputation qu’on lui avait faite avant son arrivée. C’est un type avec lequel je ne m’entendrais guère si je devais demeurer ici.
Ce matin je suis allé à la piscine en sortant du bureau vers 11 h ½ car j’ai eu du travail. À midi nous avons parlé de démobilisation et Vaudin m’a fait vraiment plaisir en disant à un certain moment : Au fait on ne reverra plus Mme Blanchard, et je le regrette bien car c’est une des femmes les plus sérieuses et les plus sympathiques que j’ai connues. Le père Jourdan a renchéri ; tu vois que tu as laissé une très bonne impression et cela me remplit de joie. Aussi suis-je content de te l’écrire. Ce soir je recevrai une lettre de toi et je t’écrirai encore après l’arrivée du vaguemestre(*). Je m’arrête donc pour pioncer un peu.
À ce soir petite chérie, bonsoir poulet, une grosse caresse avant de m’endormir de ton Georges.
Lundi 29, à 18 h
Ma petite femme bien à moi,
J’ai bien fait d’attendre le courrier de ce soir pour continuer ma lettre, car j’ai eu trois lettres de toi : celle de lundi dernier (huit jours), celle de mardi et celle de mercredi. Merci mille fois, petite chérie, de bien écrire à ton méchant Georgeou. Méchant, je dois l’être un peu, puisque dans deux de tes lettres tu me dis que tu as de la peine à cause de moi. Et tu fais bien de me le dire va mon petitou, car je ne peux pas arriver à me corriger de ma vilaine habitude d’être un peu jaloux.
Et pourtant va, crois bien que je n’ai jamais voulu être méchant en t’écrivant au contraire, car tu dois bien voir, par le nombre de fois que je t’écris, que je ne t’oublie pas. Pour les jeunes gens qui ont joué au tennis avec toi, c’était une plaisanterie, parce que toi-même tu avais plaisanté en me l’annonçant. Pour la longueur de tes lettres, c’est parce que je m’ennuie tellement sans toi ici que je voudrais en recevoir trois tous les jours, comme aujourd’hui. Mais va, oublie tout cela et n’exagère pas du tout ce que j’ai voulu te dire.
Je t’aime trop et j’ai le cafard et les larmes aux yeux (je te jure !) de penser que je t’ai causé ainsi un gros chagrin… Écris-moi vite que tu me pardonnes bien, et joue au tennis avec qui et tant que tu voudras. Va aussi beaucoup à la piscine, cela je le veux absolument, ou je suis fâché ! Va te promener aussi en vélo avec Paulette et Lulu, en attendant qu’on y aille ensemble. Et laisse-moi te faire un bien gros bisou pour me faire pardonner.
Dans ta lettre de lundi, tu me dis que je ne suis pas gentil de ne pas vouloir faire la déclaration. Je n’ai jamais eu cette intention et je pense bien que tu l’as reçue maintenant.
Autre chose, mon chéri : je voudrais bien que tu ailles à Port-Lyautey avant mon arrivée. Cela te ferait du bien et te distrairait un peu ! Si tu veux, vas-y dès réception de cette lettre (tu as dû recevoir des sous envoyés télégraphiquement de Rabat) et restes-y jusqu’au 10 ou 12 août !

