De notre maison, le mardi 3 avril à 18 h 30.
Ma gentille petite Yvonne,
Me voilà à la maison depuis une heure, seul avec les petites, car les Lallemand sont partis allumer du feu dans leur chalet, et pendant que la soupe cuit je viens bavarder un peu avec toi. Paulette joue avec son fourneau, et Lulu traîne son camion avec le poupon comme chauffeur. Il paraît qu’elles ont été très sages aujourd’hui, et je leur ai dit que c’était pour cela que leur petite maman m’avait dit de leur apporter des jouets.
Elles ont, du coup, oublié le petit chien à {manœuvrer} qu’il a apporté aujourd’hui. Rond comme une boule, ce cleps trotte dans la maison à la grande joie de mes deux petits monstraillous.
Il fait bon ce soir à Ifrane, ma petite malade, et la neige a presque complètement fondu. Madame Lallemand a ramené un gros bouquet de violettes : je choisis les deux plus belles pour toi et te les envoie. Dépêche-toi de venir, car tu en pourras ramasser tant et plus. Il y en a même une dans ton petit jardinet, et je la regarde avec plaisir en pensant à la joie que tu avais de planter ces quelques fleurs.
Le facteur est passé et n’a rien apporté, même pas mon mandat, sauf la revue Nord Sud que je t’apporterai moi-même jeudi. Dans un petit moment nous allons souper avec les petites, car les Lallemand mangent chez Morato, et ce soir, à huit heures et demie, au lit car j’ai un peu besoin de sommeil.
Reste calme cependant, et ne tombe pas dans l’exagération, qui est la cause de ce que les religions sont souvent rejetées. Je te fais confiance, petite fille.
Je m’arrête pour aller souper, et après, au lit. Demain je reprendrai mon petit bavardage et le ferai le plus long possible, de façon que tu t’arrêtes de parler pendant que tu me liras : ce sera le repos forcé.
Je viens de bien souper : soupe Fatma, lard, lapin froid d’hier, œuf coque, pomme, cigarette. Les petites dorment. Je m’en vais chez Morato boire le café avec Lallemand et ses copains, qui ne partiront que demain.
À demain, petite étourdie, et surtout bonne nuit.
Mardi matin.
As-tu passé une bonne nuit ? Et n’as-tu pas rêvé un peu à ton Georges ? J’ai bien pensé à toi, moi,et ne me suis endormi qu’à minuit. Et j’en ai fait, des projets, pour te rendre heureuse ! Viens vite me retrouver, dis à ta plaie de vite cicatriser, et tu verras si je n’ai pas trouvé le secret de ton bonheur.
Il est neuf heures maintenant, et les petites sont encore au lit : Lulu avec son camion, et Paulette avec son fourneau, ses plats et une carotte. Majouba est arrivée et fait marcher les fourneaux. Tu verras comme tu vas être contente d’elle.
Hier soir, sans que personne ne le lui dise, j’ai trouvé mon lit fait avec des draps propres, et à ma place une chemise de nuit bien repassée. Ce n’est pas grand-chose, mais cela montre qu’elle a de l’idée.
Je vais t’envoyer cette lettre par les instituteurs de Casa qui descendent ce matin à Méknes. De cette façon tu l’auras aujourd’hui même, et je crois que cela te fera plaisir.
Il me tarde d’être à demain pour descendre te voir et te faire quelques gros bisous et t’entendre bavarder à n’en plus finir. Si toutefois tu ne me voyais pas arriver, c’est que, fauché comme les blés, je remettrai mon départ au lendemain.
Sois bien sage, ma petite vonvon, et pour faire un grand plaisir à ton Georges, tâche de retenir un peu ta langue : tu n’es pas encore redevenue la costaud que tu étais avant ta maladie, et tu te fatigues vite. Tu parles trop, tu t’excites toi-même, tu éprouves le besoin de discourir avec tous. Essaye de te retenir un peu, et je serai bien content de toi. Je sais bien que ta langue te démange, mais moi je préfère te voir reposer, et cela me fait plaisir. Tu ne m’en veux pas, dis ? petite convalescente?
Un petit mot encore, car je veux aussi écrire aux Chaignand pour m’entendre avec eux : n’oublie pas de demander au docteur Giquet un fortifiant et le nombre de jours que tu dois rester là-bas. Pense bien à moi ; songe que ton Georges t’aime plus qu’il ne t’a jamais aimée, que t’avoir vue souffrir et manquer te perdre ont eu sur lui l’effet heureux de réveiller, en la fortifiant, toute l’affection qu’il a pour toi.
Pense et sois bien certaine que tu seras bien heureuse avec tes petites filles et moi.
Laisse-moi te serrer bien fort dans mes bras et t’embrasser mille fois, bien affectueusement et amoureusement…