Mon cher petit poulet de moi,

Ce petit mot va te surprendre mais tu en seras bien contente et c’est pourquoi je le fais.

Je ne veux pas que tu aies du chagrin parce que je ne suis pas à côté de toi. Tu sais que je suis très heureux d’aller à la pêche, et mon bonheur doit te faire plaisir n’est-ce pas, poulet ?

Je suis sûr que tu ne penses pas comme Claudia, qui ne comprend pas que le bonheur des autres peut nous rendre heureux. Je penserai bien à toi ce soir, à 10 h ¼ de ma montre en particulier et je sais que tu penseras à ton Georges. Lis dans ton dodo (?) et tu feras un gros mimi à notre petite fille de la part de son papa. Et surtout, dors vite.

Je ne sais pas à quelle heure je serai de retour demain mais je pense que ce sera entre 5 et 7 heures. Tâche d’être rentrée à ce moment-là pour que je puisse te faire un gros mimi.

Et surtout petite fille, fais un bon souper et un bon dîner. Achète, je le veux, un bon bifteck, une petite boîte de sardines, et des oranges au marché demain et tu me feras bien plaisir.

Au revoir ma mignonne, sois bien sage avec Paulette et dis-lui de bien prendre son biberon si elle veut que je lui apporte des truites. Sois sans souci et à demain.

Grosses bises.

De notre maison, le mardi 3 avril à 18 h 30.

Ma gentille petite Yvonne,

Me voilà à la maison depuis une heure, seul avec les petites, car les Lallemand sont partis allumer du feu dans leur chalet, et pendant que la soupe cuit je viens bavarder un peu avec toi. Paulette joue avec son fourneau, et Lulu traîne son camion avec le poupon comme chauffeur. Il paraît qu’elles ont été très sages aujourd’hui, et je leur ai dit que c’était pour cela que leur petite maman m’avait dit de leur apporter des jouets.

Elles ont, du coup, oublié le petit chien à {manœuvrer} qu’il a apporté aujourd’hui. Rond comme une boule, ce cleps trotte dans la maison à la grande joie de mes deux petits monstraillous.

Il fait bon ce soir à Ifrane, ma petite malade, et la neige a presque complètement fondu. Madame Lallemand a ramené un gros bouquet de violettes : je choisis les deux plus belles pour toi et te les envoie. Dépêche-toi de venir, car tu en pourras ramasser tant et plus. Il y en a même une dans ton petit jardinet, et je la regarde avec plaisir en pensant à la joie que tu avais de planter ces quelques fleurs.

Le facteur est passé et n’a rien apporté, même pas mon mandat, sauf la revue Nord Sud que je t’apporterai moi-même jeudi. Dans un petit moment nous allons souper avec les petites, car les Lallemand mangent chez Morato, et ce soir, à huit heures et demie, au lit car j’ai un peu besoin de sommeil.

Reste calme cependant, et ne tombe pas dans l’exagération, qui est la cause de ce que les religions sont souvent rejetées. Je te fais confiance, petite fille.
Je m’arrête pour aller souper, et après, au lit. Demain je reprendrai mon petit bavardage et le ferai le plus long possible, de façon que tu t’arrêtes de parler pendant que tu me liras : ce sera le repos forcé.

Je viens de bien souper : soupe Fatma, lard, lapin froid d’hier, œuf coque, pomme, cigarette. Les petites dorment. Je m’en vais chez Morato boire le café avec Lallemand et ses copains, qui ne partiront que demain.
À demain, petite étourdie, et surtout bonne nuit.

Mardi matin.
As-tu passé une bonne nuit ? Et n’as-tu pas rêvé un peu à ton Georges ? J’ai bien pensé à toi, moi,et ne me suis endormi qu’à minuit. Et j’en ai fait, des projets, pour te rendre heureuse ! Viens vite me retrouver, dis à ta plaie de vite cicatriser, et tu verras si je n’ai pas trouvé le secret de ton bonheur.

Il est neuf heures maintenant, et les petites sont encore au lit : Lulu avec son camion, et Paulette avec son fourneau, ses plats et une carotte. Majouba est arrivée et fait marcher les fourneaux. Tu verras comme tu vas être contente d’elle.
Hier soir, sans que personne ne le lui dise, j’ai trouvé mon lit fait avec des draps propres, et à ma place une chemise de nuit bien repassée. Ce n’est pas grand-chose, mais cela montre qu’elle a de l’idée.

Je vais t’envoyer cette lettre par les instituteurs de Casa qui descendent ce matin à Méknes. De cette façon tu l’auras aujourd’hui même, et je crois que cela te fera plaisir.

Il me tarde d’être à demain pour descendre te voir et te faire quelques gros bisous et t’entendre bavarder à n’en plus finir. Si toutefois tu ne me voyais pas arriver, c’est que, fauché comme les blés, je remettrai mon départ au lendemain.

Sois bien sage, ma petite vonvon, et pour faire un grand plaisir à ton Georges, tâche de retenir un peu ta langue : tu n’es pas encore redevenue la costaud que tu étais avant ta maladie, et tu te fatigues vite. Tu parles trop, tu t’excites toi-même, tu éprouves le besoin de discourir avec tous. Essaye de te retenir un peu, et je serai bien content de toi. Je sais bien que ta langue te démange, mais moi je préfère te voir reposer, et cela me fait plaisir. Tu ne m’en veux pas, dis ? petite convalescente?

Un petit mot encore, car je veux aussi écrire aux Chaignand pour m’entendre avec eux : n’oublie pas de demander au docteur Giquet un fortifiant et le nombre de jours que tu dois rester là-bas. Pense bien à moi ; songe que ton Georges t’aime plus qu’il ne t’a jamais aimée, que t’avoir vue souffrir et manquer te perdre ont eu sur lui l’effet heureux de réveiller, en la fortifiant, toute l’affection qu’il a pour toi.

Pense et sois bien certaine que tu seras bien heureuse avec tes petites filles et moi.
Laisse-moi te serrer bien fort dans mes bras et t’embrasser mille fois, bien affectueusement et amoureusement…

Mon cher petit poulet,
Je pars de chez Maurice et je veux vite répondre à ta gentille lettre que j’ai reçue ce soir. Ta lettre m’a fait un peu de peine et je suis parti à la poste pour t’envoyer un télégramme te demandant de revenir demain matin. J’ai réfléchi en cours de route et, en papa raisonnable, je te réponds ceci : je suis aussi malheureux de ne pas t’avoir avec moi ; j’erre un peu comme une âme en peine ici. Tu me manques, petite chérie, et je comprends que je te manque aussi, car tu es une petite fille bien gentille qui aime tant son mari.

Mais il faut penser à notre petite Paulette que nous adorons. Il fait bien chaud ici, et si la nuit dernière tu as mis un édredon à Casa, moi je ne pouvais pas m’endormir tellement j’avais chaud. Il vaut, par conséquent, mieux rester à Casa que de venir ici. Voici ce que je te propose : si lundi soir tu es toujours ennuyée — mais il faut que tu le sois beaucoup — prends le train de 6 heures mardi matin et reviens à Marrakech. Mais réfléchis bien avant. Je crois qu’il vaut mieux que tu restes à Casa ; j’irai bientôt te voir et nous serons bien heureux. Dans quinze jours, c’est la fin du mois et ta fille et toi êtes au bon air. Je te laisse libre et, quoi que tu choisisses, je ne te gronderai pas. Si tu restes, je t’enverrai mardi à une heure et demie le Puritan. Préviens Maurice Gonnet de se trouver à l’arrivée du car mardi soir à cinq heures et demie, et s’il y a quelque chose d’abîmé, refuse-le carrément et écris-moi ici, car je l’assurerai. Si tu viens mardi, envoie-moi lundi un télégramme. Mais je te le répète encore : réfléchis bien et pense à notre Paulette.

J’ai reçu ce soir la lettre que je te joins et je te demande — je sais bien que tu n’as pas beaucoup de courage — mais tu la feras pour me faire plaisir : d’aller à l’adresse indiquée en portant la lettre. Regarde ce que c’est, et si c’est intéressant, arrête la place à partir du 1er juillet. Dis qu’il te faut retourner à Marrakech. Vas-y avec M. Compagnon ou Mme, mais lundi sans faute, car il pourrait être trop tard après. Je compte sur toi, pas, petite chérie ?

As-tu pensé d’écrire à Vals et à Privas ? Sinon fais-le vite, car il fait trop chaud ici et je n’ai guère de courage.
Soigne toujours bien ta petite fille et ne la laisse jamais seule chez Carignon. Ne monte pas dans l’autobus avec elle et sois toujours bien sage.
Moi aussi il me tarde de te revoir, et si j’osais, je sais bien ce que je te dirais… mais va, il faut être raisonnable. Donne un bien gros bonjour à René, à Lucienne et à Galbani de ma part. Peut-être rentrerai-je jeudi ; je t’écrirai lundi pour te le dire. Sinon ce sera dimanche.

Rien de neuf ici. Toujours chaud et je n’ai pas encore préparé les malles. Les marrons glacés diminuent et je crains qu’ils n’arrivent pas à jeudi, pourtant je me retiens. J’ai sommeil, petit poulet. Je vais porter ma lettre à la poste et puis au lit, en pensant bien à toi.

Fais une grosse bise au petit phénomène de la part de son papa, et ne t’énerve pas avec elle, pas poulet.

Pour toi mille bien grosses caresses,
de ton grand, qui doit les yeux ouverts.

Vite une longue lettre de toi et dis-moi bien tout ce que tu fais. Encore des caresses à toutes deux.

Petite chérie, ton Georges est bien malheureux ce matin, car il pleure la mort de sa petite Paulette. Je veux t’écrire un peu car je suis sûr que cela me fera du bien.

Il y a deux ans — déjà deux ans, et que de choses depuis — Paulette, assise sur son lit, me chantait une petite chanson de gosse pour me prouver qu’elle n’était pas malade, car elle venait de vomir son café au lait.

Moi assis devant elle, sur la descente de lit, je l’écoutais et j’étais heureux. Elle s’arrête brusquement au milieu de sa chanson, pousse un cri et me dit: «Georges que j’ai mal ! » et en même temps elle portait ses mains à l’estomac, puis elle criait « Oh! Geor… » et tombait sur le lit. Tu me vois, mon petit et je n’insiste pas davantage car ce souvenir me rend trop malheureux… Ma vie avec Paulette était finie et j’étais loin de me douter que je retrouverai un jour le bonheur que je venais de perdre si brutalement…

Tu sais ma mignonne jolie, que Paulette était gentille, douce, affectueuse et gaie et qu’elle me rendrait bien heureux. Je me demandais parfois, tant j’étais heureux, si ce n’était pas un rêve que je faisais… Elle aussi était heureuse tu sais, j’en suis sûr et elle ne demandait qu’à vivre !!

Sa mort aurait dû me rendre sage et plus gentil que je l’étais auparavant. J’ai glissé sur une mauvaise pente, entraîné par ma douleur que je voulais noyer, et j’ai été un sot. J’ai essayé de m’étourdir en buvant et avec des femmes, dont quelques-unes peu recommandables : je n’ai fait que m’abrutir davantage. J’ai connu une jeune fille que je n’aimais pas, mais je croyais encore tenir le bonheur, ou plutôt me raccrocher à un soutien, car je ne me confiais pas à mes parents. Ce fut là ma grande faute et tu sais toi-même les difficultés que j’ai eues le jour où il m’a fallu tout rompre.

Je t’ai rencontrée un jour, petite chérie, et peu à peu je me suis pris à t’aimer et à te vouloir pour femme. J’avais un idéal, je t’aimais, je devenais peu à peu heureux. Marié avec toi, je t’ai de plus en plus appréciée, malgré quelques petites anicroches dues à mon mauvais caractère, aigri d’ailleurs par mes souffrances.

Et maintenant, petite aimée, je suis heureux, bien heureux même car je sais que j’ai retrouvé en toi beaucoup de celle que j’avais perdue. Tu es brave avec moi, gentille et bonne, et je t’aime, ma mienne. Il me tarde d’avoir notre petit bébé : nous l’aimerons et nous serons encore plus heureux, tu verras ! Et moi, je te promets de bien faire mon possible pour te rendre heureuse comme l’était Paulette il y a deux ans !Au revoir mignonne jolie, à tout à l’heure, que ma lettre ne te fasse pas de peine, mais qu’au contraire elle te dise combien je t’aime et je te suis reconnaissant d’avoir tout fait pour me faire oublier ma grand peine, peine qu’on n’oublie pas mais qui me paraît pourtant déjà bien lointaine.